Hydraulique et neige de culture, l’avenir d’un enneigement artificiel plus vert ?

On vous voit venir sur ce terrain glissant, idéologiquement miné. Comme quoi ces stations de ski qui utilisent leurs installations de neige de culture (artificielle selon ses pourfendeurs) pour produire de l’énergie propre et renouvelable, oui, ça existe. Mais pour paraphraser Audiard c’est comme les poissons volants ou les patrons de gauche : ça n’est pas la majorité de l’espèce.

L’exemple italien

Elles sont encore rares à avoir suivi l’exemple de La Thuile (Italie), de l’autre côté du Petit Saint-Bernard. À entendre Gianluigi Franzini, directeur de Funivie Piccolo San Bernardo, qui gère le domaine relié à la Rosière (Savoie), ce fut pourtant simple comme l’œuf de Christophe Colomb. « On n’a pas réinventé le principe de l’hydroélectricité qui a 150 ans. On avait une prise d’eau en altitude, un important dénivelé jusqu’à La Thuile et des tuyaux ». Ne restait qu’à contacter le prestataire en neige de culture, le Français MND, basé à Sainte-Hélène-du-Lac (Savoie), pour envisager la réversibilité de l’installation grâce à un logiciel dédié, puis implanter deux turbines au pied des pistes. Depuis 2016, l’exploitant produit 1,2 à 1,8 gigawattheure (GWh), soit 80 % de la consommation des enneigeurs qui couvrent les deux tiers des pistes (un quart de son bilan énergétique).

Tout se passe au printemps et en été, quand les télésièges sont à l’arrêt. À 2 300 mètres d’altitude, les 120 000 m3  de la retenue artificielle de Gran Testa sont vite remplis par la fonte du versant bien enneigé de la Bella Valetta culminant 500 mètres en amont. Le surplus d’eau capté rejoint l’usine à neige des Suches, au cœur du domaine avant de chuter de 800 mètres dans la vallée, via les canalisations alimentant les perches de quatre pistes.

La fonte des neiges de ce versant de la station, qui culmine à plus de 2800 m d’altitude, remplit en fin de printemps une retenue de 120 000 m3. le surplus est collectée pour être turbinée plus de 800 m plus bas.   Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
La fonte des neiges de ce versant de la station, qui culmine à plus de 2800 m d’altitude, remplit en fin de printemps une retenue de 120 000 m3. le surplus est collectée pour être turbinée plus de 800 m plus bas. Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Sous la retenue collinaire, l’eau est captée est dirigée vers l’usine à neige des Suches à 2200 m d’altitude, où elle va chuter par quatre canalisations différentes le long des pistes pour être turbinée à 1460 m, à la Thuile.   Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Sous la retenue collinaire, l’eau est captée est dirigée vers l’usine à neige des Suches à 2200 m d’altitude, où elle va chuter par quatre canalisations différentes le long des pistes pour être turbinée à 1460 m, à la Thuile. Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Près de 800 m de dénivelé entre la station intermédiaire et le village: autant de chute pour produire de l’électricité via les tuyaux d’une partie des 300 enneigeurs.   Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Près de 800 m de dénivelé entre la station intermédiaire et le village: autant de chute pour produire de l’électricité via les tuyaux d’une partie des 300 enneigeurs. Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza

Un processus mieux accepté en Italie

En bas, à 1 400 mètres d’altitude, l’électricité produite grâce à la force de l’eau est injectée sur le réseau électrique italien de la Compagnie des eaux du val d’Aoste. La station voisine de Monte Rosa a depuis suivi cette voie. En Italie du nord, où 90 % des pistes sont couvertes en moyenne (40 % en France), la neige de culture n’échauffe pas autant les esprits que chez nous. Rappelons le principe : un procédé mécanique qui reproduit les conditions naturelles d’enneigement en brumisant de l’eau sous pression. Il nécessite de l’air comprimé, donc du courant, et du froid (-2°C à -30°), denrées à la disponibilité plus aléatoire avec le climat. Mais à La Thuile, Corrado Tardy, le “snowmaker” précise que depuis 1986, la consommation électrique des perches qui composent l’essentiel du dispositif d’enneigement a été divisée par dix. Disposer de ressources en partie haute et d’un réseau gravitaire limite le pompage énergivore.

Dans une petite vallée adjacente au front de neige une petite centrale hydroélectrique abritant les deux turbines. Le Dauphiné Libéré   Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Dans une petite vallée adjacente au front de neige une petite centrale hydroélectrique abritant les deux turbines. Le Dauphiné Libéré Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Les deux turbines qui produisent entre juin et août 1,2 gigawattheure (GWh) en moyenne.   Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza
Les deux turbines qui produisent entre juin et août 1,2 gigawattheure (GWh) en moyenne. Photo Le DL /Gregory Yetchmeniza

L’idée fait son chemin en France

En France, la multiplication par cinq de la facture électrique des stations l’an dernier, a accéléré la réflexion. La première à avoir suivi ce chemin, Serre Chevalier (Hautes-Alpes), station pilote de la Compagnie des Alpes depuis 2015 , n’a pas attendu le choc de la guerre en Ukraine. Une première turbine a été mise en service en sortie de Covid, à Chantemerle, et la deuxième trois fois plus puissante est en place à Villeneuve. En 2024, l’équipement à plein régime devrait permettre d’autoproduire (avec le renfort du solaire) 30 % de la consommation du domaine. Objectif : 50 % d’autosuffisance grâce à des mesures de sobriété. À Courchevel S3V, va faire de même, en turbinant l’eau du torrent des Verdons. Mais pour son patron, Pascal de Thiersant, le potentiel hydraulique du réseau de neige est plus grand. Il songe à utiliser son lac de la Loze (2 300 m), créé pour les Mondiaux de ski 2023, et celui du Biollay, 400 m plus bas, pour faire une station de pompage-turbinage.

Comme la Centrale de Grand Maison

En France, au moins trois domaines projettent d’appliquer le principe de la station de transfert d’énergie par pompage (STEP) permettant, à partir d’une retenue d’eau supérieure et un bassin inférieur, de stocker l’électricité. Et suivre le modèle de la centrale EDF de Grand’Maison, la plus puissante du pays, dans l’Oisans, avec deux barrages superposés, jouant sur la circulation d’eau entre les deux. « I l s’agit d’utiliser nos retenues collinaires comme des batteries. Quand l’électricité est chère, on turbine l’eau pour produire et en période d’abondance, on la pompe », explique David Ponson, patron des domaines de la Compagnie des Alpes, qui projette cette solution aux Arcs, où se trouve la plus grande retenue française : 400 000 m3.

Le lac de la Moucherolle, à 1953 m d'altitude, sur le domaine skiable de Villard de Lans et Corrençon en Vercors permet d'alimenter en eau le réseau de neige de culture. Bientôt le bassin supérieur de la première STEP dans une station française   Photo Le DL /Antoine Chandellier
Le lac de la Moucherolle, à 1953 m d'altitude, sur le domaine skiable de Villard de Lans et Corrençon en Vercors permet d'alimenter en eau le réseau de neige de culture. Bientôt le bassin supérieur de la première STEP dans une station française Photo Le DL /Antoine Chandellier
A Courchevel, à 2275 m d'altitude, avec la retenue collinaire de la Loze, un ouvrage de stockage de 170 000 m3 d'eau créé au sommet des pistes à l'occasion des Mondiaux de ski de 2023, la S3V espère aussi réaliser du pompage turbinage et stocker l’électricité.   Photo Le DL /Antoine Chandellier
A Courchevel, à 2275 m d'altitude, avec la retenue collinaire de la Loze, un ouvrage de stockage de 170 000 m3 d'eau créé au sommet des pistes à l'occasion des Mondiaux de ski de 2023, la S3V espère aussi réaliser du pompage turbinage et stocker l’électricité. Photo Le DL /Antoine Chandellier

Villard-de-Lans pionnière

Derrière cette solution, une société basée à Savoie Technolac. La bien nommée STEPSOL travaille sur ce projet aux Arcs, aux Saisies et surtout à Villard-de-Lans avec le leader de l’enneigement, l’Italien TechnoAlpin. « L’insertion de ce procédé dans les équipements de neige de culture est le fruit d’un programme de recherche, avec le CEA-Liten, l’INP de Grenoble et l’Université de Corse qui a débouché sur un brevet en 2021 » explique Didier Pierrat-Agostini, fondateur de STEPSol. La station du Vercors pourrait devenir, dès cette année, la première à appliquer ce système.

Le domaine Villard/Corrençon s’appuie sur sa retenue supérieure de la Moucherolle. « On a développé un algorithme de pilotage et tout est prêt pour des allers-retours quotidiens d’eau en circuit fermé. Nous travaillons en partenariat avec Energy Pool, un agrégateur d’électricité basé comme nous au Bourget-du-Lac », précise Didier Pierrat. La STEP fonctionnerait à l’année hors période de production de neige.

Mais si l’hydraulique est encore balbutiant sur les pistes, au-delà de leurs caractéristiques intrinsèques, c’est aussi le fait des procédures. « Ce sont des projets vertueux mais on dépend d’autorisations administratives et on manque encore d’éléments scientifiques sur le sujet » estime David Ponson qui défend un point de vue très partagé dans la filière : ralentir le cycle de l’eau en altitude en période de fonte permet de mieux gérer une ressource vouée à filer à la mer.

Article issu du Dauphiné Libéré

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