Les lacs d’altitude à l’épreuve des activités humaines

À Passy, sous la chaîne des Fiz, le lac Vert attire par ses eaux émeraude. Dans la surface cristalline de ses voisins des aiguilles Rouges se mirent les cimes du Mont-Blanc. Au Lauvitel (Isère), les tons virent de l’opale au cobalt selon la lumière. Accessibles, instagrammables, emblèmes promotionnels des sites touristiques, nos lacs d’altitude sont victimes de leur succès. Au risque de casser l’image d’une nature préservée.

A priori éloignés des sources de pollution, ces sites ne sont pas à l’abri des changements et des molécules toxiques. La première source de bouleversement est directe, entre activités d’élevage (rejets d’azote générateurs d’algues vertes) et loisirs. Parler de (sur)tourisme est excessif en montagne, mais dans les massifs le phénomène gagne ponctuellement ces lieux stratégiques, se manifestant surtout par des comportements inappropriés pour des sites naturels. Voilà 13 ans que le réseau Lacs Sentinelles, coordonné par le conservatoire des espaces naturels de Haute-Savoie, avec l’Office français pour la biodiversité, veille sur 24 d’entre eux entre Mont-Blanc, Mercantour, Vanoise et Écrins. Pour 92 % de ceux qui les fréquentent, ces lacs sont l’objectif de la randonnée, près d’un visiteur sur deux va y tremper les pieds, voire se baigner, et un sur cinq est tenté d’y bivouaquer. Pas forcément une bonne idée.

Avec les canicules récurrentes, cette emprise humaine ne cesse de croître. Et les gestionnaires d’espaces sont confrontés à un effet “plagification” néfaste : piétinement des berges, menace sur les zones humides, pollution des eaux, entre rejets de vaisselle et crème solaire (perturbateurs endocriniens) susceptibles de troubler les milieux aquatiques d’altitude, la photosynthèse des végétaux et la quiétude des espèces.

Au Lac Blanc, à Chamonix, 1 h 30 de marche à portée de télécabine, la baignade est désormais interdite et le bivouac réglementé dans la réserve (déclaration obligatoire). Les capteurs ont recensé jusqu’à 2 000 visiteurs quotidiens. Les campements sont aussi désormais limités au lac du Lauvitel, à 1 500 m d’altitude, dans le Parc des Écrins où, après une hausse de 50 % de la fréquentation la décennie passée, l’effet Covid a encore accru l’affluence de 20 %. Sur le plateau d’Emparis, entre Isère et Hautes-Alpes, comme au lac Achard, à Chamrousse, en zone Natura 2000, baignade, feux et bivouacs sont prohibés, en raison de l’afflux.

Joyau des Aiguilles Rouges offrant un panorama d'exception sur le massif du Mont-Blanc, le lac Blanc souffre l'été de son succès. En 2021, 71 964 passages furent comptabilisés par le compteur du sentier sui relie la Flégère au lac Blanc. A ceux là s'ajoutent les randonneurs en provenance du col des Montets qui furent à cette même période 37 157. Photo Le DL /Baptiste SAVIGNAC
Joyau des Aiguilles Rouges offrant un panorama d'exception sur le massif du Mont-Blanc, le lac Blanc souffre l'été de son succès. En 2021, 71 964 passages furent comptabilisés par le compteur du sentier sui relie la Flégère au lac Blanc. A ceux là s'ajoutent les randonneurs en provenance du col des Montets qui furent à cette même période 37 157. Photo Le DL /Baptiste SAVIGNAC

Records de températures et assèchements en 2022

Et puis il y a l’activité globale. Moins visibles que pour les glaciers, les effets du dérèglement climatique, dont l’origine anthropique ne fait plus débat, sont pourtant implacables pour ces plans d’eau au fonctionnement spécifique. À l’été 2022 record, plusieurs lacs des Écrins se sont retrouvés à sec, dont la plupart de ceux du plateau d’Emparis et un tiers de ceux du Taillefer. Les lacs « sentinelles du climat » dixit le réseau qui les observe. En Haute-Savoie, les températures ont dépassé les 20°C à 2 m de profondeur pour les lacs d’Anterne, Pormenaz et du Brévent, à plus de 2 000 m, à comparer aux 19°C enregistrés au maximum jusqu’alors dans le réseau. En Vanoise, les eaux de l’Arpont (2 670 m) ont dépassé les 17°C, 11 de plus que les maximales auparavant. « Or la température influence la teneur en oxygène dissous dans l’eau. Ces lacs sont habituellement des écosystèmes froids peuplés de rares espèces animales et végétales accommodées à ces conditions », expliquent les experts de Lacs Sentinelles. Le réchauffement risque d’entraîner la colonisation d’espèces d’altitudes inférieures, au détriment de celles endémiques. « Certains poissons ou amphibiens ne sont pas adaptés à des températures chaudes. La truite arrête de se nourrir si l’eau dépasse 18°C. Si les étendues sont à sec trop tôt, les amphibiens et certains végétaux finiront par mourir prématurément ». C’est aussi l’approvisionnement en eau de la faune autour (marmottes, chamois, oiseaux) qui est en jeu.

Enfin, il y a la pollution diffuse transportée par voie atmosphérique sur des milliers de kilomètres, en provenance des bassins de population, de Chambéry ou… Barcelone. « Un peu comme le sable du Sahara sur la neige en hiver », explique Frédéric Gillet, qui coordonne le projet Plastilac (lire par ailleurs). 151 molécules chimiques ont été retrouvées dans les lacs des Pyrénées. « Une pollution infinitésimale, on parle de traces sans impact sur les écosystèmes, ces lacs restent des milieux préservés », tempère Emmanuel Naffrechoux, spécialiste des micropolluants à l’Université Savoie Mont-Blanc, qui traque les hydrocarbures aromatiques polycycliques, issus des phénomènes de combustion incomplète (feux de forêt, cheminée, pot d’échappement…). « Les concentrations sont 10 à 1 000 fois inférieures à ce que l’on retrouve dans des lacs de plaine où là, les effets sont probables ». Mais dans leurs sédiments, les chercheurs relèvent des indicateurs précieux sur les affres de notre époque, tant les plans d’eau d’altitude sont des puits à composants organiques volatils.

Dans le cadre de l’étude Plastillac, prélèvements dans le lac de la Muzelle (Isère), comme dans 11 autres à plus de 1800 m d’altitude, entre France et Suisse. Photo Le DL /A.Ch.
Dans le cadre de l’étude Plastillac, prélèvements dans le lac de la Muzelle (Isère), comme dans 11 autres à plus de 1800 m d’altitude, entre France et Suisse. Photo Le DL /A.Ch.
Et même des traces de plastique…

C’était il y a 4 ans, au lac de la Muzelle (Isère), dans le parc national des Écrins. Frédéric Gillet et son association Aqualti, spécialisée dans les recherches de microplastiques, lançaient, avec les Universités de Paris Créteil et Savoie-Mont-Blanc le programme Plastilac dans le cadre de l’observatoire Lacs Sentinelles.

Une douzaine de sites, entre France et Suisse, ont été passés au révélateur. Verdict : « Dans la totalité des lacs analysés à plus de 1 800 m, on a trouvé des particules de plastique. Il s’agit là de pollution diffuse, de l’ordre de quelques particules de 50 microns - l’épaisseur d’un cheveu - par m3 , quand les lacs de plaine, Bourget ou Annecy, présentent des indices de 100 particules par m3. » Bref, les conséquences n’ont rien à voir avec celles des activités localisées, mais ces mesures, un peu comme l’analyse des bulles d’air des glaciers, donnent une idée de l’état de notre atmosphère et des scories de notre surconsommation. « Ces lacs sentinelles sont de véritables témoins car éloignés des sources de pollution. On y mesure le bruit de fond du monde et de l’activité globale quand, il y a un siècle, la pollution était localisée, perceptible par les sens. » La réduction du plastique est l’un des défis du moment. Il s’en produit 10 tonnes par seconde sur la Terre.

Article issu du Dauphiné Libéré

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