Aux Gets, le téléski de la Turche fait de la résistance

Éparpillés sur la table, les clichés sortis de la boîte à souvenir nous replongent dans la nostalgie d’une époque où le ski n’était pas tout à fait celui d’aujourd’hui.

En cette avant-veille du Nouvel An, même le blanc des photos d’archives a disparu, la faute à un hiver qui ne veut pas s’installer. Attablés dans le salon de la Grande Lanière, Pierre et Christelle observent, depuis la fenêtre de leur hôtel, un remonte-pente à l’arrêt. Métaphore d’un héritage menacé, qui nous ramène aux prémices des sports de neige.

Pierre Combépine et sa fille, Christelle, ont conservé de nombreux documents d'archives relatant l'histoire du télépente des Gets. Photo Sylvain Falcoz
Pierre Combépine et sa fille, Christelle, ont conservé de nombreux documents d'archives relatant l'histoire du télépente des Gets. Photo Sylvain Falcoz

Une aventure artisanale

Rares sont les équipements qui font un trait d’union entre le ski du XXIe siècle et celui des pionniers. Le téléski de la Turche fait partie de ceux-là. Mais l’appareil septuagénaire ne doit sa renommée que par l’engagement d’une famille déterminée à entretenir un vieux rêve.

Dans ce quartier enclavé dénué de toute infrastructure, routière ou énergétique, Georges Combépine et Aristide Débiolles ont eu une idée folle. Vestige d’une époque où l’on bricolait, avec la tête et les jambes, une machine à skier sur son lopin de terre, le maître tailleur et le moniteur de ski construisent, avec la matière première locale, leur propre “tire-fesses”. « Il fallait monter le matériel à cheval, couper des arbres dans la forêt pour fabriquer les pylônes. Quant au damage, tout était fait à la main avec un rouleau en bois ! » s’amuse Pierre, qui n’avait que six ans quand son père s’est installé ici.

Le télépente des Gets (qui a donné son nom à la société d’exploitation) accueille ses premiers skieurs durant l’hiver 1946-1947. Montagnards du coin et clientèle genevoise s’y retrouvent chaque week-end pour profiter des quatre pistes desservies par ce grand téléski de 1200 mètres de long. Et tant pis s’il faut patienter quinze minutes sur les pioches pour avaler les 300 mètres de dénivelé.

La débrouille

Pourtant, les premières années sont difficiles. Georges Combépine, contraint de travailler l’été à la boutique de souvenirs du Salève pour renflouer les caisses, verra nombre de ses associés lui tourner le dos. Qu’importe, l’histoire est déjà en route. Aux côtés du créateur, le fiston s’investit rapidement dans la société. Et mettra même son travail de moniteur entre parenthèses à la moindre sollicitation du paternel. « À l’époque, les pisteurs-secouristes n’existaient pas. En cas de problème, j’allais chercher un traîneau pour emmener le skieur chez le médecin puis je reprenais mon cours. » En 1991, sept ans avant le décès de son père, Pierre Combépine reprend officiellement les rênes de la société familiale.

Les irréductibles

Face à la concurrence d’une station (Les Gets) qui se développe, et d’un immense domaine skiable transfrontalier prêt à dépoussiérer l’image du ski d’antan, le téléski de la Turche poursuit son petit bonhomme de chemin. Sur les pylônes, le métal a remplacé le bois, en 1956. Mais le Pomagalski rénové en 1971 n’a pas pris une ride. « On est passé d’un débit de 360 personnes/heure à plus de 800, avec un temps de montée divisé par trois. » Autre différence notable, le damage est aujourd’hui réalisé par les équipes de la Sagets, gestionnaire du domaine skiable des Gets, dans le cadre d’un contrat de sous-traitance. L’unique concession d’un opérateur familial viscéralement attaché à son indépendance. « On vend nos propres forfaits, pour des gens qui ne viennent skier qu’ici, friands de cette ambiance atypique » confie Christelle.

Depuis 2009 c’est elle, troisième génération de Combépine, qui a repris le flambeau. Diplômée d’école de commerce, la grande blonde ne s’imaginait pas pareil destin. Rattrapée par la valeur inestimable du patrimoine familial, la jeune femme tire un trait sur son métier de juriste. « Mon papa voulait prendre sa retraite et moi je refusais que notre affaire se termine là. » En 2015, elle rachète La Grande Lanière avec son conjoint. Et donne l’envie à Pierre de poursuivre l’aventure. « Mon père a arrêté à 85 ans. J’en ai 84, je suis sur la bonne voie ! » glisse le sémillant personnage.

Pourtant, l’âge d’or de la Turche semble déjà loin. Difficile d’imaginer, à regarder le triste paysage de cette fin décembre, qu’ici même, 300 000 skieurs dévalaient la pente durant la décennie 1980-1990. À 1200m d’altitude, le réchauffement climatique a déjà fait son œuvre. « Depuis quelques hivers la situation est critique. L’an dernier, l’appareil n’a tourné qu’un mois. » Mais les frais d’entretien, eux, sont toujours là. Ajoutez à cela la flambée de l’énergie, « + 400 % sur notre facture d’électricité » et vous avez les ingrédients d’un monument en péril.

Durant plusieurs décennies, les Combépine effectuaient le damage de leurs pistes, désormais effectué par la Sagets, dans le cadre d'un contrat de sous-traitance. Mais la dameuse familiale est encore utilisée, de manière épisodique. Photo Sylvain Falcoz
Durant plusieurs décennies, les Combépine effectuaient le damage de leurs pistes, désormais effectué par la Sagets, dans le cadre d'un contrat de sous-traitance. Mais la dameuse familiale est encore utilisée, de manière épisodique. Photo Sylvain Falcoz

Héritage et bons souvenirs

Aux vents contraires, Christelle Combépine oppose une détermination sans failles pour honorer l’héritage du grand-père. Celle-là même qui lui a permis de remporter d’âpres combats judiciaires. « On a voulu nous faire disparaître, il a fallu se battre pour être encore là aujourd’hui. » Son passé de juriste, et l’appui d’une sœur avocate, ne seront pas de trop pour réussir à « faire valoir nos droits » dans un monde où les petites remontées privées ne pèsent pas lourd face aux mastodontes du ski. Mais à l’appétit de la Sagets, qui exploite 98 % des pistes aux Gets, les Combépine adressent une fin de non-recevoir. Après plusieurs passages devant les tribunaux, l’obtention, en 2012, d’une nouvelle convention d’exploitation sonne la fin (provisoire ?) des ennuis.

Car préserver l’identité de la Turche, c’est aussi préserver un patrimoine. Matériel et immatériel. Le cinéma y a planté son décor (Bienvenue aux Edelweiss, La Petite Amie, Les souvenirs ne sont pas à vendre) lors desquels Jean Poiret, Jacques Villeret et Marie-Anne Chazel se sont essayés au télépente des Gets. Des événements sportifs s’y sont déroulés, dans les années 1960. En son temps, le créateur avait même fait de son bijou un lieu de rencontres. « Mon grand-père avait équipé le téléski de haut-parleurs. En cas de forte affluence, il y avait une file d’attente pour les personnes seules. Comme à l’époque on pouvait monter à deux sur les archets, il allait voir des hommes et des femmes au hasard et les mettait ensemble sur le téléski. Au milieu de la montée, l’appareil s’arrêtait et mon grand-père hurlait : « Cavaliers embrassez votre cavalière. » De nombreux couples sont nés ici de cette manière. » L’amour à la Turche, même Niagara n’y avait pas pensé !

Article issu du Dauphiné Libéré

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