Jérôme Thoule, moniteur de ski en Haute-Savoie et pilote de Rafale

Originaire de Châtel et moniteur à l’ESF de la station chablaisienne quand son emploi du temps le lui permet, Jérôme Thoule nous livre le récit de sa carrière et de sa dernière mission, véritable défi technique et physique sur le Rafale Solo Display, « chasseur bombardier extraordinaire, toujours en accélération » qui l’a tant fait rêver :

« Ma passion pour l’aviation remonte très précisément à un jour où, fiévreux, je n’étais pas allé à l’école et que ma mère m’avait offert un magazine sur l’aviation. J’ai été immédiatement fasciné par cet univers et je me suis mis à lire plein de revues aéronautiques. À 8 ans, je clamais que je voulais être pilote de chasse, mes moniteurs du ski-club s’en souviennent encore ! Habitant en montagne, loin des terrains d’aviation, mes parents étaient un peu démunis, jusqu’au jour où mon père est tombé sur un article à propos de l’aérodrome d’Annemasse qui proposait des stages d’été pour les jeunes. En échange de diverses tâches comme le nettoyage des avions ou la réfection des peintures des hangars, nous étions rémunérés en heures de vol. J’ai ainsi commencé à piloter à 16 ans, dans l’optique de devenir pilote de chasse. Parallèlement, j’ai obtenu mon bac S et, sur les conseils d’Éric Goujon, ancien pilote de chasse qui m’a beaucoup inspiré et inculqué les bases du pilotage à l’aéro-club d’Annemasse, j’ai fait deux années d’études en licence STAPS afin de gagner en maturité avant de présenter le concours pour intégrer l’armée de l’air en tant qu’EOPN (élève officier du personnel navigant), que j’ai réussi en 2001. J’ai ensuite franchi toutes les étapes pour un jeune officier pilote : la formation militaire d’officier à Salon-de-Provence, l’école de pilotage de Cognac, la spécialisation “chasse” à Tours sur Alpha Jet, l’avion de la patrouille de France, puis la formation au combat à Cazaux, toujours sur Alpha Jet. »

Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez
Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez

De l’Afghanistan au Tchad

« En 2005, j’ai été affecté dans ma première unité, l’escadron de reconnaissance 2/33 Savoie (2e escadron de la 33e escadre), à Reims, où je pilotais le Mirage F1CR, une version reconnaissance du Mirage F1 avec des capteurs photo intégrés, destinée à la reconnaissance tactique. Notre mission principale consistait à survoler des objectifs – des camps d’entraînements ennemis par exemple – et à prendre des clichés à grande vitesse sans être repérés, afin de déterminer les futures cibles à détruire. Cet avion, aujourd’hui retiré du service, était également un bombardier, ce qui nous a amenés à réaliser des missions de bombardement, notamment en Afghanistan et au Tchad. En 2009, je suis parti à Tours en tant qu’instructeur à l’école de l’aviation de chasse où j’ai formé les jeunes pilotes sur Alpha Jet durant quatre ans. J’ai ensuite été muté sur Rafale à Saint-Dizier où j’ai passé ma qualification de chef de patrouille, permettant d’emmener plusieurs avions équipiers en mission de guerre. Le pilotage du Rafale est assez similaire à celui de l’Alpha Jet, mais c’est un avion plus volumineux avec une ergonomie et un système d’armement totalement différents. Le Rafale est équipé d’écrans pour sélectionner l’armement, de deux joysticks de chaque côté pour le piloter, et de commandes de vol électriques. C’est un avion de combat moderne de dernière génération, alors que l’Alpha Jet est un avion à l’ancienne avec cadrans à aiguilles et un “manche à balai” au milieu pour le commander. »

Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez
Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez

 « C’est parfois difficile à vivre pour les proches »

«  J’ai ensuite été muté à Mont-de-Marsan et affecté à des missions de guerre au Mali, en Irak, en Syrie, en Lybie, en Afghanistan… Ces missions duraient deux mois sur une base aérienne dite “projetée”, puis nous étions relevés par une autre équipe. Le quotidien d’un pilote en France est rythmé par l’entraînement, du lundi au vendredi, avec des missions de simulation de combats au-dessus du territoire français, mais aussi la protection de ce dernier avec des pilotes en alerte H24. En opérations extérieures, nous remplissons de vraies missions de guerre, tout l’entraînement réalisé est donc appliqué en conditions réelles. C’est forcément du stress : il faut agir vite, dans un environnement interallié impliquant une communication en anglais avec parfois des combattants au sol en difficulté, à qui il faut venir en aide rapidement, ce qui rajoute une pression supplémentaire. Ces missions peuvent se dérouler de jour comme de nuit, dans des conditions météo difficiles, dans le but de délivrer de l’armement sans droit à l’erreur. Cela nécessite du sang-froid et toute la préparation effectuée nous amène au savoir-faire et à la sérénité nécessaires face à de telles situations. C’est parfois difficile à vivre pour les proches et il est important d’avoir une famille soudée et compréhensive. »

Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez
Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez

« Donner envie aux jeunes »

« Après ces six années sur Rafale en escadron opérationnel, j’ai répondu à une prospection pour devenir le pilote démonstrateur technique du Rafale, nommé “Rafale Solo Display” (RSD). C’est-à-dire le pilote qui fait la démonstration aérienne du Rafale dans tous les meetings aériens et salons aéronautiques en France, en Europe et dans le monde. Un seul pilote fait les shows aériens, pour l’armée de l’air et pour l’industriel Dassault Aviation et ses filiales associées. Se porter candidat à ce poste nécessite d’être chef de patrouille, d’avoir un certain nombre d’heures de vol sur Rafale et d’être volontaire. La sélection se fait sur dossier et entretien. Techniquement, tous les pilotes de chasse peuvent faire ce métier, qui demande également de l’humilité et une bonne communication, car le cœur de ce travail est de donner envie aux jeunes de faire l’un des cinquante métiers de l’armée de l’air et de l’espace, mais aussi d’assurer la promotion de l’avion lors des salons aéronautiques avec Dassault. »

Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez
Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez

« Physiquement, c’est extrême, un vrai challenge »

« La démonstration RSD doit mettre en exergue toutes les qualités de l’avion en termes de vitesse et de puissance. On va ainsi chercher les limites du domaine de vol de l’appareil avec des rotations très rapide et des facteurs de charge élevés, jusqu’à 11 g, ce qui signifie que le poids du corps dans l’avion va être multiplié par 11… Je pèse alors presque une tonne ! Normalement, quand on encaisse ces g, la plupart du temps positifs, le sang attiré par la gravité se déplace vers les pieds et on commence à avoir des troubles de la vision avec un risque de syncope. Afin de contrer ces effets, on porte un pantalon anti-g par-dessus la combinaison de vol, qui va comprimer les muscles de l’abdomen, des cuisses et des mollets pour renvoyer le sang vers le haut du corps. On maintient également cet afflux sanguin vers le cœur et le cerveau grâce à des contractions musculaires puissantes. Un pilote de chasse est déjà soumis à des accélérations très fortes, mais sur le Solo Display, l’intensité des sensations est multipliée par dix. Physiquement, c’est extrême, un vrai challenge ! Une préparation physique poussée avec un coach sportif est essentielle, avec beaucoup de postural, de l’explosivité et de l’endurance pour tenir toute la saison. Mais j’ai pu constater les grandes facultés d’adaptation et d’anticipation du corps, ma deuxième année ayant été beaucoup moins éprouvante. »

Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez
Photo Armée de l’air et de l’espace, Julien Gernez

Il a créé la figure du « tonneau savoyard »

« La démonstration en vol est quant à elle toujours identique, car tout va tellement vite qu’il est préférable que le cerveau du démonstrateur soit “câblé” pour une moindre prise de risque. Le pilote crée ce qu’on appelle le ruban, un schéma représentant l’enchaînement de toutes les figures acrobatiques qu’il va exécuter dans un espace défini, durant dix minutes. Pour l’anecdote, j’ai créé une figure qui s’appelle le tonneau savoyard : une succession de tonneaux et facettes sur deux axes avec l’idée de représenter la croix de Savoie ! Le fait d’être skieur m’a beaucoup influencé, on me fait souvent remarquer que ma démonstration est construite avec des courbes particulières et un certain sens de la trajectoire. Avant chaque vol, je fais ce qu’on appelle “la musique” au pied du Rafale. Je visualise, en marchant, toutes les figures et trajectoires de mon avion avec mes bras et mes mains, en tenant compte de l’environnement jamais identique. Exactement ce que font les skieurs avant le départ d’une course ! En mai 2020, l’État-Major de l’armée de l’air et de l’espace a validé ma démonstration et j’ai commencé les shows aériens dans la foulée. Une saison normale se déroule tous les week-ends de mai à octobre. J’ai pu faire une très belle saison 2021, avec beaucoup de shows aériens et un Rafale peint en nuances de bleu pour représenter la nouvelle identité de l’armée de l’air devenue “armée de l’air et de l’espace” en 2020. Cette saison s’est terminée par le salon aéronautique de Dubaï en novembre dernier. »

Dessin de Gil Formosa (dessinateur de la BD Buck Danny) représentant Jérôme Thoule pour l’affiche 2021 du Rafale Solo Display.
Dessin de Gil Formosa (dessinateur de la BD Buck Danny) représentant Jérôme Thoule pour l’affiche 2021 du Rafale Solo Display.

De nouveaux horizons

« Dans ce métier, on est pilote démonstrateur pendant deux ans, puis coach de son successeur les deux années suivantes. On devient en quelque sorte le superviseur de l’équipe. Avec l’expérience acquise, on accompagne et assiste le nouveau pilote, tout en veillant à sa sécurité. Pilote démonstrateur jusqu’en mai 2022, j’ai été accompagné par mon prédécesseur, le capitaine Sébastien Nativel dit “Babouc”. Mon successeur a, lui, commencé les entraînements en janvier. C’est un relais permanent ! Après mes deux années de coach qui se termineront fin 2023, il sera temps pour moi de quitter l’institution pour devenir peut-être pilote de ligne. C’est moins fun, mais c’est un métier que j’ai envie de découvrir et qui est aussi passionnant, ça me permettra également de profiter un peu plus de ma famille et d’être plus stable, car une carrière militaire implique aussi beaucoup de déménagements. Mes enfants de 10 et 12 ans en ont déjà vécu cinq ! Nous allons donc nous poser un peu à Reims d’où est originaire ma femme, avant d’envisager, pour plus tard, un retour en Haute-Savoie, dans les montagnes qui me manquent. En attendant, j’enseignerai toujours avec plaisir à Châtel lors de mon temps libre. »

Article paru dans le magazine Traces, édité par le SNMSF

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