L’Ermitage, l’hôtel de luxe est devenu un établissement fantôme

Un luxueux hôtel perché au sommet d’une montagne. Fréquemment coupé du reste du monde l’hiver, à cause de la neige et du vent. Une silhouette majestueuse se dressant fièrement, tel un phare au-dessus de la vallée. Le décor est planté, et ce n’est pas celui de l’Overlook Hotel du roman Shining de Stephen King. Mais le cadre bien réel, et surtout moins angoissant, dans lequel l’hôtel de l’Ermitage a surplombé, pendant plus de quarante ans, la vallée grenobloise.

Du rêve à la réalité

Pour retracer l’histoire de ce mystérieux hôtel, il faut remonter aux années 1950. À cette époque, un notaire originaire d’Aix-en-Provence, Jean Zucchetta, tombe sous le charme de Saint-Nizier-du-Moucherotte, petite commune du Vercors, à quelques kilomètres seulement de Grenoble. Perchée, comme son nom l’indique, sur les flancs du Moucherotte, elle ne compte à l’époque qu’un peu plus de 200  âmes.

Entre Jean Zucchetta et le Moucherotte, le coup de foudre est immédiat. Il faut dire que le sommet a tout pour plaire. À commencer par une vue imprenable sur la vallée grenobloise, les crêtes du Vercors, la chaîne de Belledonne, la Chartreuse et même, au loin, le Mont-Blanc. Dès lors, le notaire et son épouse n’ont plus qu’une idée en tête, jugée saugrenue par beaucoup. Bâtir un hôtel sur ce sommet, à 1901 mètres d’altitude.

Pour cela, ils s’appuient sur les importants capitaux dont ils disposent et montent deux sociétés : la Société du téléphérique de Saint-Nizier et la Société de l’Ermitage. Avec la première, le couple entreprend la construction d’une télécabine au départ de Saint-Nizier. Une quinzaine de pylônes et trente-six cabines de quatre places chacune, permettent d’atteindre le sommet 3,2 km plus loin et 700 mètres plus haut, le tout en treize minutes.

Chacune des deux gares est dotée d’un bar-restaurant. Des travaux intégralement financés sur leurs fonds propres. « C’était très mignon, ça ressemblait un peu à des carrosses d’autrefois », se souvient Chantal Périn-Riz, l’une des filles de Jean Zucchetta. « Il y avait des sensations tout à fait extraordinaires. »

Puis, dès 1957, commencent les travaux de l’hôtel, grâce à la seconde société. À l’époque, le couple Zucchetta mise sur la possible attribution des Jeux olympiques d’hiver de 1968 à la ville de Grenoble. Ils pourraient ainsi y héberger les personnalités présentes pour l’occasion. L’avenir leur donnera raison.

Sur cette photo de 1963, on peut voir l’hôtel l’Ermitage au bord de la falaise. Au loin, la gare d’arrivée de la télécabine. Archive Le DL
Sur cette photo de 1963, on peut voir l’hôtel l’Ermitage au bord de la falaise. Au loin, la gare d’arrivée de la télécabine. Archive Le DL

Des clients prestigieux

Noël 1959. L’Ermitage ouvre enfin ses portes. Un hôtel trois étoiles de vingt-six chambres disposant de tout le confort moderne pour l’époque. Le couple Zucchetta ne se refuse rien et dépense sans compter : téléphone, radio, salles de bains privées, sol recouvert de moquette. Les meubles, eux, ont été dénichés chez des antiquaires.

Quant à la réception de l’hôtel-restaurant, elle est décorée par Georges Wakhevitch en personne. Illustre décorateur franco-russe ayant notamment travaillé dans le cinéma pour une pléiade de réalisateurs : Jean Renoir, Abel Gance, Marcel Carné, Jean Cocteau, Gérard Oury…

Le charme opère, les curieux se bousculent pour découvrir ce lieu décidément atypique. La clientèle de l’hôtel ? Des noms prestigieux. Les chanteurs Luis Mariano, Salvatore Adamo, Dalida, les Compagnons de la Chanson, Yvette Horner, Marcel Amont, Alice Donat, Annie Cordy, Charles Aznavour et d’autres encore…

Un lieu plein de charme, et de contraintes…

Et en parlant de célébrités, il en est une dont le nom est à jamais associé à celui de l’Ermitage : Brigitte Bardot. L’actrice s’y rend à plusieurs reprises et y tourne même quelques plans pour les besoins du film La bride sur le cou , de Roger Vadim.

Mais l’isolement qui fit d’abord le succès de l’hôtel, va finir par causer sa perte. Car aucune route ne le dessert. Bien sûr, des chemins de randonnées existent, mais avec des bagages, ce n’est pas très commode. Pas d’autre choix que d’emprunter les télécabines… très sensibles au vent. Tellement sensibles qu’au-delà de 60 kilomètres/heure, le voyage devient périlleux, les cabines se balancent de part et d’autre du câble, voire tapent dans les pylônes.

Il n’est donc pas rare que les clients restent bloqués dans l’hôtel jusqu’à l’arrivée d’une accalmie. Jean Zucchetta avait bien aménagé une voie de fortune pour permettre à un véhicule tout-terrain d’assurer la descente des résidents en cas de mauvaises conditions météo. Mais rien de comparable à une véritable route d’accès. « Papa avait toujours espéré qu’il y ait une route de Villard-de-Lans jusqu’au sommet du Moucherotte, pour le désenclaver. Mais il a eu des tas de difficultés dans sa vie qui font que ça n’a pas pu se réaliser. »

Démolition de l'hôtel L'Ermitage, à Saint-NIzier-du-Moucherotte, le 19 juin 2001. Photo Archives Le DL/Fabrice Anterion
Démolition de l'hôtel L'Ermitage, à Saint-NIzier-du-Moucherotte, le 19 juin 2001. Photo Archives Le DL/Fabrice Anterion

La mort de L’Ermitage

Ce qui aurait pu devenir une opération commerciale florissante s’avère finalement être un projet un peu trop ambitieux pour l’époque. L’exploitation de la télécabine est constamment déficitaire. Quant aux trois bars-restaurants et à l’hôtel, ils ne bouclent leur budget que péniblement. Tout cela finit par avoir raison de l’Ermitage. L’hôtel ferme ses portes en 1975, il ne les rouvrira jamais.

D’autant qu’en octobre 1977, le coup de grâce est porté. La préfecture de l’Isère interdit l’exploitation de la télécabine, plus conforme aux normes de sécurité. Impossible, pour la Société du téléphérique, de réunir les fonds nécessaires à sa modernisation. La télécabine fermée, c’est comme si la porte d’entrée de l’hôtel était condamnée une deuxième fois.

Le bâtiment est laissé à l’abandon. Il devient un hôtel fantôme, dont la silhouette éclairée va continuer de se dresser au-dessus de la vallée pendant plus de 25 ans. Les vandales ne se privent pas d’en piller les trésors. Vaisselle, meubles, bibelots… Les vitres sont brisées, les lavabos démontés… Des pillages dont sa famille préfère ne jamais parler à Jean Zucchetta, qui décède en 1981. « Papa était un précurseur, estime aujourd’hui Chantal Périn-Riz. Il est arrivé presque vingt ans trop tôt. »

Démolition de l'hôtel L'Ermitage, à Saint-NIzier-du-Moucherotte, le 19 juin 2001. Photo Archives Le DL/Fabrice Anterion
Démolition de l'hôtel L'Ermitage, à Saint-NIzier-du-Moucherotte, le 19 juin 2001. Photo Archives Le DL/Fabrice Anterion

Trop délabré, aucune restauration n’est envisagée. En juin 2001, le soleil se couche une dernière fois sur l’Ermitage. Les mâchoires des engins de démolition se referment sur le rêve des Zucchetta. La nature reprend ses droits au sommet du Moucherotte. Aujourd’hui, plus de lumière visible depuis la vallée : depuis 2015, c’est un radar météo qui se dresse au sommet de cette montagne.

 

 

Article issu du Dauphiné Libéré

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