« Le projet ultime » : Mathéo Jacquemoud veut traverser les Alpes jusqu’à la Méditerranée en 30 jours

Une obsession de jeunesse, comme un rêve ou un voyage, ça ne se commente pas. Mathéo Jacquemoud est né dans une ambulance quelque part dans le Trièves, a grandi dans l’enclave drômoise sous le Dévoluy et s’est élevé face au mont Blanc dans la patrie familiale de Saint-Nicolas de Véroce. « J’ai toujours eu une carte des Alpes au-dessus du lit. Y tracer ma ligne j’y pense depuis que je suis adolescent. Le projet ultime ».

Le gamin avait vibré au récit de la traversée alpine de Patrick Berhault, à l’aube du siècle. Il a aujourd’hui 35 ans, une carrière d’athlète de haut niveau derrière lui, cinq titres de champion du monde de ski alpinisme (Il entraîne les espoirs français), deux victoires à la Pierra Menta et un sacré bagage de montagnard. « C’est un peu la conjonction des deux. Un voyage hivernal au cœur des Alpes qui lie mes deux passions, la montagne et le ski. » Avant même de devenir guide et professeur à l’École nationale de ski et d’alpinisme, il fut chef de file de la génération des avaleurs de cimes. Recordman de l’ascension des Écrins en moins de 2 heures. Et de celui de l’Ama Dablam, pyramide népalaise de 6800 m, en 2024.

L'ancien champion du monde de ski alpinisme allie son savoir faire et son expérience de montagnard à une condition physique d'athlète parvenu à maturité. Photo Noa Barrau
L'ancien champion du monde de ski alpinisme allie son savoir faire et son expérience de montagnard à une condition physique d'athlète parvenu à maturité. Photo Noa Barrau

Le rêve d’enfant devenu projet total

« Mathéo est un prodige physique doublé d’un grand technicien, dont le talent est resté dans l’ombre au regard de son potentiel » dit de lui Kilian Jornet, partenaire et ami. À 35 ans, au top de sa forme physique d’athlète, « j’ai encore dix ans de progression », avec la sagesse et l’expérience du guide, le temps est venu de concrétiser le désir de l’enfance. Mais n’est-ce pas, aussi, un peu le tuer ? Sa traversée des Alpes, au mental et à la force des muscles, des mois qu’il la prépare, il y a pensé tout l’hiver dernier. « Un projet aussi excitant à préparer qu’à réaliser. Il en faut des cartes, c’est tellement long… »

Jugez plutôt : 1950 km, dont 1000 qu’il réalisera à ski, le reste à vélo, pour 100 000 m de dénivelé. Objectif : rallier Nice et la Méditerranée, depuis Vienne (Autriche) qu’il a quitté ce lundi 9 mars en moins de 30 jours pour établir un temps référence. Il lui faudra d’abord parcourir de longues distances à vélo avant de gagner les premiers massifs. En 2018, une équipe internationale avait mis 36 jours. Mais l’essentiel n’est pas que là. L’ambition est aussi exploratoire. L’esthétisme du tracé, Mathéo y tient.

L'ancien champion du monde de ski alpinisme allie son savoir faire et son expérience de montagnard à une condition physique d'athlète parvenu à maturité. Photo Noa Barrau
L'ancien champion du monde de ski alpinisme allie son savoir faire et son expérience de montagnard à une condition physique d'athlète parvenu à maturité. Photo Noa Barrau

Une odyssée alpine hors norme

Il a prévu 28 étapes, concevant son parcours comme une addition d’une dizaine de raids à travers les grands massifs : Dachstein, Dolomites, Grisons, Alpes Lepontines, Valais, Mont-Blanc, Alpes Grées, Thabor – Queyras, Mercantour Argentera… Et via des cimes incontournables des quatre pays traversés, quand bien même cela lui fera perdre du temps : le Grossglockner (3798 m), toit de l’Autriche, le Piz Bernina, 4000 le plus oriental, la pointe Dufour au Mont-Rose point culminant de la Suisse, l’incontournable Mont Blanc (4806 m), le Grand Paradis (4061 m) et le Viso (3841 m) en Italie. « Je ne connais pas la moitié de ces massifs. Vu d’ici, on ne se rend pas compte mais l’Autriche représente une part importante de la chaîne. Et au-delà d’Andermatt (NDLR, dans la région du Saint-Gothard), c’est l’inconnu pour moi ».

S’il a choisi cette mi-mars pour s’élancer, c’est pour profiter d’un enneigement optimum, les cumuls de neige de l’hiver ont bouché les crevasses. Et les journées plus longues favorisant jusqu’à 15 à 20 heures d’effort quotidiens. Lui qui a été de bien des périples alpins de ses copains, à commencer par Alpine Connections, l’enchaînement des 82 plus de 4000 avec Kilian Jornet ou leur descente à skis avec Vivian Bruchez a réuni une grande cordée d’amis et de proches qui devrait l’entourer. Au fil du parcours il s’appuiera sur l’expertise de professionnels de chaque massif, relayée par le repérage de son ami guide Quentin Champagnac. « Il sera mes yeux 24 heures à l’avance » pour choisir la meilleure option. Tout anticiper pour aller plus vite, la météo, la nivologie, le parcours. Tel est le credo de celui qui admet volontiers que son projet est dans la veine de ceux de son ami et partenaire espagnol. « Dans le style Kilian ».

L'athlète montagnard dans les locaux de son partenaire Simond, à Chamonix, où sont conçus ses équipements ultra légers. Photo Antoine Chandellier
L'athlète montagnard dans les locaux de son partenaire Simond, à Chamonix, où sont conçus ses équipements ultra légers. Photo Antoine Chandellier

L’obsession du détail et de la légèreté

Le matériel aussi a été savamment étudié, avec son partenaire Simond qui, depuis 1860, basé à Chamonix, équipe les montagnards. « On a développé toute une gamme, du vêtement technique aux crampons ». Un matériel labellisé Jacquemoud qui à l’issue de l’aventure sera commercialisé dans le public. Pour l’élaborer, chaque détail a été optimisé. Car pour aller vite et longtemps en montagne, la légèreté est gage de sûreté. Ainsi son sac à dos, prototype conçu à Chamonix avec les ingénieurs et de Simond, pèse 260 grammes pour 17 litres. Côté textile, Jacquemoud arbore une veste avec flasques intégrées à l’intérieur pour éviter le gel de l’eau lors des journées les plus froides en haute altitude. Enfin, ses crampons ultra-light n’excèdent pas 150 à 200 g.

Bref tout est prêt pour que l’athlète se projette dans ces recoins des Alpes qu’il méconnaît. Pour une aventure qui devrait mettre la lumière sur une personnalité discrète, un montagnard polyvalent qui a habitué le microcosme à parcourir les cimes avec brio mais toujours à bas bruit.

Article issu du Dauphiné Libéré

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