Traversée Chamonix-Zermatt : pourquoi ce raid à ski fascine toujours autant ?

En reliant Chamonix à Zermatt, le randonneur à ski change de monde. Dès le glacier d’Argentière, la vallée urbanisée de Chamonix s’efface au profit d’un monde sauvage. Le bruit, les routes, les remontées disparaissent. Ne restent que le blanc, le vent et la trace. Une coupure nette, presque brutale et le début d’une itinérance pas comme les autres.

Au col du Chardonnet ou du Passon, selon le parcours, le regard se détourne du mont Blanc. Après avoir salué, de loin, sa majesté, les cordées mettent le cap à l’est, vers l’autre icône des Alpes : le Cervin. Jour après jour, la traversée déroule ses glaciers, ses cols à plus de 3 000 mètres, jusqu’au Pigne d’Arolla, point culminant de cette Haute Route de l’émerveillement, théâtre aussi d’une tragédie qui fit 7 morts , en 2018. L’acmé d’un voyage où, à chaque acte, on admire quelques-uns des plus beaux sommets que comptent les Alpes. Bref, l’itinéraire alpin par excellence, où l’on savoure autant les descentes que la lente montée vers l’horizon.

Mais pour que cet esthétique périple devienne le raid à ski le plus célèbre et le plus couru de l’arc alpin, il a fallu le génie et l’audace de pionniers chamoniards. En 1903, le docteur Michel Payot, accompagné des guides Joseph Ravanel, Joseph Couttet et Alfred Simond, relie pour la première fois les deux capitales de l’alpinisme avec des skis de deux mètres, des peaux clouées et un froid mordant. Une aventure lente, incertaine et engagée, sans prévisions météorologiques ni le confort des refuges d’aujourd’hui. Cinq jours d’errance sont nécessaires à ces intrépides visionnaires pour ouvrir cette Haute Route.

Un siècle plus tard, la trace s’est affinée, les étapes se sont codifiées. Mais le voyage fait toujours autant rêver. « Chamonix-Zermatt reste le raid à ski le plus demandé chez nous », concède Olivier Greber, fier que ses inventeurs aient été membres de l’illustre Compagnie des guides de Chamonix , dont il assure la présidence. « C’est une superbe itinérance où l’on en prend plein les yeux et les cuisses », assure celui qui n’a pas toujours vu d’un bon œil la multiplication des agences commercialisant la Haute Route.

Refuges pris d’assaut au printemps

Il faut dire que les randonneurs sont très nombreux chaque année à vouloir tenter l’expérience. S’il n’existe pas de chiffres officiels de fréquentation de l’itinéraire, la capacité des principaux refuges situés sur l’itinéraire laisse penser qu’entre 3 000 et 5 000 skieurs s’élanceraient chaque printemps. Les cabanes du Trient, des Dix ou des Vignettes, des points d’étape clefs, affichent complet des semaines à l’avance. « Réserver les nuits en refuge est devenu un vrai parcours du combattant. Il faut s’y prendre très tôt », reconnaît le guide Tony Sbalbi, un habitué de l’itinéraire qui sait pertinemment que pour les cabanes jalonnant le parcours, la Haute Route génère la grande majorité de leurs nuitées au printemps.

Chamonix-Zermatt attirerait même davantage de monde ces dernières années du fait de la démocratisation du ski de randonnée. « On a parfois le sentiment qu’il y a plus de monde mais c’est aussi parce que la saison s’est resserrée », note le gérant de la cabane des Dix. Avec le réchauffement du climat et une réduction du nombre de jours d’enneigement, la fenêtre optimale s’est en effet réduite à un créneau de six à huit semaines entre début mars et début mai.

La Haute Route subsiste toutefois au changement climatique mais ce dernier tend à en redessiner les contours. Parfois, lors des rares passages dans les fonds de vallée, les skieurs doivent déchausser et porter leurs skis plus longtemps qu’ils ne le faisaient jadis. Mais à l’inverse, ce printemps a offert des conditions plutôt remarquables avec de la neige sur presque l’intégralité de cet axe devenue une voie rapide.

C’est probablement parce qu’il relie les deux capitales historiques de l’alpinisme par des cols à plus de 3 000 m, offrant des vues panoramiques sur les plus belles montagnes des Alpes, que le raid à ski Chamonix-Zermatt reste le plus mythique de l’arc alpin. Photo B.S.
C’est probablement parce qu’il relie les deux capitales historiques de l’alpinisme par des cols à plus de 3 000 m, offrant des vues panoramiques sur les plus belles montagnes des Alpes, que le raid à ski Chamonix-Zermatt reste le plus mythique de l’arc alpin. Photo B.S.

Quand la performance redéfinit la traversée

Ces dernières semaines, la trace de la Haute Route s’est transformée en terrain de jeu pour l’élite du ski-alpinisme. Les exploits se sont enchaînés et les records ont vacillé. Chez les hommes, Mathéo Jacquemoud et William Boffelli ont filé comme jamais en ne mettant que 13 h 27 pour parcourir les plus de 100 kilomètres et 8 000 mètres de dénivelé positif d’un tracé devenu la référence des ultra-montagnards. Une prouesse quand on sait que le commun des mortels a plutôt besoin de six à sept jours pour atteindre l’église de Zermatt. Côté féminin, Hillary Gerardi et Valentine Fabre (22 h 35), puis Laurie Renoton et Marie Pollet-Villard (20 h 34) se sont répondues à coups d’heures gagnées en l’espace de seulement trois jours.

Une manière express de parcourir la Haute Route, bien moins contemplative, mais qui en dit long aussi sur le prestige de ce raid, désormais mètre étalon des athlètes dont les chaussures en carbone deviennent des bottes de sept lieues. Entre la cordée de 1903 avançant dans le froid et les champions d’aujourd’hui, un lien demeure toutefois : ce fil tendu entre deux géants. Une sublime ligne blanche à l’épreuve du temps.

Article issu du Dauphiné Libéré

PARTAGER
Découvrez nos lectures liées
Restez informé, suivez le meilleur de la montagne sur vos réseaux sociaux
Réserver vos séjours :
hébergements, cours de ski, forfaits, matériel...

Dernières actus