« Tous les jours, il y avait une pépite » : Mathéo Jacquemoud a traversé les Alpes en 20 jours

Ses proches le savaient capable d’avaler du dénivelé comme d’autres enchaînent les épisodes d’une série addictive. Peu l’imaginaient cependant traverser les Alpes d’un trait, avec une aisance aussi déconcertante. En 20 jours, le quintuple champion du monde de ski-alpinisme a relié Vienne à Nice sans jamais recourir au moindre moyen motorisé. Le projet d’une vie passée en montagne.

Avec près de 2200 km avalés et 86 000 mètres de dénivelé, celui qui forme les espoirs français du ski-alpinisme a parcouru l’équivalent de près de dix ascensions de l’Everest cumulées, alternant entre plusieurs raids à ski à haute altitude et des liaisons à vélo tout aussi exigeantes. Et en plus, il ne s’est pas contenté de prendre le chemin le plus rapide. Le discret montagnard a ainsi foulé les cimes sommitales du Grossglockner en Autriche (3798 m), du mont Blanc (4807 m), du Grand Paradis (4061 m) ou encore du Dôme des Écrins (4064 m). Une prouesse qui vient récompenser l’expérience d’un homme capable de jongler entre ses casquettes d’athlète et de guide.

« Pour tenir la distance, il faut se connaître par cœur, mais il faut aussi savoir évaluer le terrain qu’on traverse », note celui qui a dû parfois renoncer à des sommets ou à des traversées de col en raison des risques inhérents à la haute montagne. Dans son élément, le virtuose de la peau de phoque a récité une partition parfaite mais en ajustant toujours sa composition. « Ce projet, c’était 20 jours d’adaptation à ce que la montagne nous a offerts », insiste-t-il évoquant ce passage réinventé vers le lac de Côme, où il a préféré une ligne plus sûre à des sommets exposés à un fort risque d’avalanche.

Avec des chaussures en carbone ultralégères en guise de bottes de sept lieues, il a été en mesure de relier Zermatt à Chamonix en une seule journée, là où la plupart des skieurs parcourant la Haute Route ont besoin d’une semaine. Le tout avec une facilité déconcertante ! « Je n’ai jamais été dans le rouge », assure le champion, évoquant « un état de flow permanent », rendu possible par une déconnexion totale des contraintes du quotidien. Plus d’horaires, plus de cadre. Juste l’envie d’avancer.

Dans le sillage des plus grands

Une approche directement inspirée de Kilian Jornet, qu’il avait accompagné sur une bonne partie de sa connexion express des 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes. « Kilian m’avait expliqué combien il était important de savoir s’arrêter pour récupérer, se restaurer et prendre les bonnes décisions. Tu perds deux heures, mais tu en gagnes dix après ». Des conseils avisés de l’ultra-terrestre catalan, avec qui il s’est souvent encordé sur la Pierra Menta ou pour battre le record de vitesse d’ascension du mont Blanc. Résultat : aucune perte de poids, une fatigue maîtrisée, et la capacité à repartir pour des journées toujours aussi intenses après seulement six heures de repos.

Le vidéaste Noa Barrau avait déjà suivi Kilian Jornet dans sa course aux 4000. Mais pour lui, suivre Mathéo sur des skis, est encore plus dur que d’emboîter le pas de Kilian. « Mathéo va tellement vite dans les transitions pour mettre ou retirer les peaux de phoque que tu n’as pas le droit à la moindre erreur. Si tu perds quelques mètres, tu sais que tu ne le reverras plus de la journée ». Même constat pour le skieur de pente raide Vivian Bruchez ou le fondeur Clément Parisse qui l’ont tous les deux suivi sur une partie de l’aventure. À bloc quand lui déroule, ils restent impressionnés par le niveau de leur pote : « Essayer de le suivre sur des terrains techniques, c’est prendre des leçons à la montée comme à la descente. »

En moins de trois semaines, Mathéo Jacquemoud a traversé neuf massifs alpins dans quatre pays et a réalisé l’ascension des plus hauts sommets emblématiques des Alpes, uniquement à la force de ses jambes. Photo Noa Barrau
En moins de trois semaines, Mathéo Jacquemoud a traversé neuf massifs alpins dans quatre pays et a réalisé l’ascension des plus hauts sommets emblématiques des Alpes, uniquement à la force de ses jambes. Photo Noa Barrau

Une aventure humaine au cœur d’un territoire sauvage

Aussi fort soit cet ovni, sa traversée n’en est pas moins une œuvre collective. Autour de lui, une équipe soudée l’a accompagné. Au cœur du système, Quentin Champagnac, son « deuxième cerveau ». Chargé d’anticiper les itinéraires, de croiser les données météo et nivologiques, il lui a permis d’alléger une charge mentale immense. Ami de toujours, initié à la montagne par Jacquemoud, il a accompagné cette aventure avec le cœur. Une façon de renvoyer l’ascenseur à celui qui lui a permis de devenir à son tour guide.

Mais au fond, cette traversée dépasse la seule performance. De la Bernina aux Alpes du Sud, Jacquemoud a découvert une chaîne d’une diversité saisissante. « Tous les jours, il y avait une pépite », s’émerveille le montagnard, notamment tombé sous le charme des vallées méridionales « peu abîmées par l’homme ». Aux odeurs de pins se mêle là-bas un parfum d’exploration. Arpenter ces massifs relevait du rêve de gamin pour cet ambassadeur des Alpes. Né dans une ambulance quelque part dans le Trièves, Mathéo Jacquemoud a grandi dans l’enclave drômoise sous le Dévoluy et s’est élevé face au mont Blanc à Saint-Nicolas-de-Véroce. La carte des Alpes a toujours dominé son lit. Alors, pour parfaire cette ligne, qu’il trace dans sa tête depuis l’adolescence, il s’est inspiré des grandes traversées de Walter Bonatti et Patrick Berhault mais aussi des livres de Jean Annequin.

Au bout du voyage, Nice et la mer. Mais surtout l’aboutissement d’une vie d’efforts pour ce funambule aux quatre poumons. Et déjà, l’envie de tracer une autre ligne, dans les Alpes ou ailleurs.

Article issu du Dauphiné Libéré

PARTAGER
Découvrez nos lectures liées
Restez informé, suivez le meilleur de la montagne sur vos réseaux sociaux
Réserver vos séjours :
hébergements, cours de ski, forfaits, matériel...

Dernières actus