Un hiver est passé dans les Alpes, avec ses joies : les Jeux olympiques de Milan-Cortina. Avec ses drames aussi : l’effroyable incendie de Crans-Montana et ses 41 victimes. Ainsi que le lourd bilan des avalanches.
Un hiver est passé, avec une météo capricieuse, excessive et pleine de contradictions. Des Alpes du Sud, privées d’un enneigement optimal en décembre, aux 3,36 mètres relevés aux Aiguilles Rouges en février dans les Alpes du Nord, nos massifs ont connu une saison hors-norme.
Un début en demi-teinte
Fin novembre, la neige tombe sur les massifs. Un premier et bon signal, mais décembre va tout rembobiner. Un fort épisode de fœhn – vent fort, sec et chaud en montagne – remonte la pluie au-delà de 2000 mètres dans les Alpes du Sud dès le 18 décembre. Le manteau neigeux se densifie. Le temps se fait ensuite sec et froid jusqu’à début janvier. Les stations patientent. Les Alpes du Sud affichent alors un déficit parmi les plus marqués depuis 2015, selon Météo-France. Ce scénario, les professionnels de la montagne le connaissent. Les deux hivers précédents avaient déjà été marqués par des débuts difficiles en basse et moyenne montagne.
Janvier change la donne, différemment selon les massifs. Dans les Alpes du Nord, plusieurs épisodes neigeux se succèdent. L’événement marquant survient du 7 au 10 janvier : à lui seul, cet épisode apporte plus d’un mètre de neige dans certaines stations, selon Météo-France. Avec des températures conformes aux normales, la neige tient à moyenne et basse altitude.
Fin janvier, on relève même 20 à 50 cm dès 1 500 mètres, et plus d’un mètre au-delà de 2000 mètres. Dans les Alpes du Sud, le rattrapage est également en marche. Les perturbations s’enchaînent sans redoux notable. L’enneigement redevient normal, excédentaire en haute altitude. Vers 2500 mètres, Météo-France mesure entre 150 et 200 cm. À La Foux d’Allos, 142 cm à 1 900 mètres. À Isola 2000, 126 cm.
La neige profite à tout le monde. Selon Domaines skiables de France, la fréquentation des pistes affiche une hausse de 6 % sur la saison. La revanche de la moyenne montagne après deux hivers en manque de neige. L’Alpe du Grand Serre, en Isère, longtemps moribonde, signe ainsi un chiffre d’affaires en hausse de 25 %. À Megève, + 12 %. Aux Houches, + 16 %.

Et puis tout bascule
En février, les normales explosent. À Bonneval-sur-Arc, en Savoie, Météo-France relève un pic à 2,90 mètres, record pour un mois de février depuis 1991. Sur le massif des Aiguilles Rouges, proche de Chamonix, 3,36 mètres. Troisième février le plus enneigé depuis 1993, toujours selon Météo-France. En Oisans, plus d’un mètre tombe en 48 heures les 10, 11 et 12 février.
Pourtant, février 2026 est aussi, selon Météo-France, le deuxième mois de février le plus chaud depuis 1946, avec +3,5 °C par rapport aux normales. Des perturbations si intenses, si chargées en humidité, que malgré la douceur en vallée, la limite pluie-neige se maintient en altitude. Les sommets accumulent. En basse montagne, la neige fond presque aussi vite qu’elle tombe. Le même schéma qu’en 2023-2024, où l’enneigement était déjà excédentaire au-dessus de 1800 mètres et déficitaire en dessous, mais qui pousse cette saison à un niveau inédit.
Sur l’ensemble de la saison, l’hiver 2025-2026 affiche selon Météo-France +1,7 °C. Quatrième hiver le plus doux depuis 1900, derrière 2019-2020, 2015-2016 et 2023-2024. Depuis 2019, la France enchaîne les hivers anormalement chauds. Cette déconnexion entre haute et basse altitude, Samuel Morin, directeur du Centre national de recherches météorologiques, l’avait déjà identifiée après l’hiver 2023-2024 comme représentative de ce qu’on attend de plus en plus souvent à l’avenir.
Ce qui était courant devient exceptionnel. Ce qui était exceptionnel devient inquiétant. Chaque hiver, le même feuilleton reprend. La neige qui arrive, qui repart, qui se fait oublier en plein cœur de saison, puis déferle sans prévenir. La saison 2025-2026 en est le dernier épisode, qui nous montre sa violence dans les deux sens.
La montagne change, son climat aussi. Des records d’enneigement restent possibles en haute altitude, cette saison l’a prouvé. Mais en moyenne et basse montagne, la neige arrive par à-coups, imprévisible. Et quand il ne neige plus, il pleut en plein hiver. La saison s’étire moins, les épisodes se radicalisent. L’hiver alpin ne disparaît pas. Il mute.
Et c’est précisément parce qu’il mute qu’il faut le comprendre. Observer, mesurer, anticiper. Chaque saison apporte son lot de données, de records, de surprises. Chaque saison pose les mêmes questions, avec des réponses de plus en plus urgentes. Rendez-vous l’hiver prochain.
Nous avons posé quatre questions à Thomas Blanchard, gérant du site Météo-Alpes.
Cette saison confirme-t-elle le fond des études météorologiques ?
« Oui, les Alpes ont vécu une saison très douce, qui montre des anomalies dans l’enneigement en hiver. Les précipitations ont été très aléatoires. L’épisode de janvier à février est très caractéristique de tout cela. »
Comment explique-t-on les disparités d’enneigement durant la saison ?
« On l’explique déjà par une disparité de températures, avec une alternance d’épisodes doux et d’autres plus froids. Il fait en moyenne 1 à 2 °C de plus qu’il y a 30 ans. À cette époque, il ne serait pas arrivé ce qui s’est passé cet hiver. Dès qu’il y a un épisode de redoux, la limite pluie-neige augmente. Il faut donc se réfugier plus haut pour un enneigement optimal. »
« Le plus alarmant, c’est la disparité entre haute altitude et moyenne et basse altitude »
Le paradoxe de février - des températures chaudes mais un enneigement spectaculaire en haute montagne - comment l’expliquer ?
« On est quand même sur une super saison au niveau de l’enneigement. Une grosse séquence de perturbations est survenue ce mois-là pendant deux semaines non-stop, ce qui a maintenu l’enneigement à de hauts niveaux. Et malgré la montée des températures, pour l’instant à 2000 mètres et au-dessus, on n’est pas touché. »
Quels signaux cette saison envoie-t-elle pour l’avenir ?
« Elle montre qu’il est encore possible d’avoir des saisons d’hiver bien enneigées, comme celles de 2013-2014 ou 2017-2018. Ce qui est plus alarmant, c’est la disparité entre haute altitude et moyenne et basse altitude. Le réchauffement climatique ne veut pas essentiellement dire qu’il y aura moins de neige. Il montre qu’il faudra aller de plus en plus haut pour la trouver. Et cette saison l’illustre brutalement. »