Le point de départ de la balade s’établit au pied de l’ancienne station des Monetiers les bains. En cette fin du mois de mai, l’ambiance est printanière et les skis ont laissé la place aux chaussures de randonnée. Le long du sentier, le grondement de l’eau se fait entendre.
La Guisane est noire ces jours-ci, gonflée par les fontes, et l’eau a fortement raviné les terrains environnants. Mais le spectacle est ailleurs, au ras du sol. Un groupe de botaniste en herbe mené par Edmond Cadet, ancien guide de montagne et moniteur de ski progresse lentement, le nez penché vers les touffes d’herbe.
Apprendre à regarder autrement
L’objectif est clair : observer, répertorier et comprendre pour l’association Serre Chevalier Nature. Globalement, l’ambiance de la journée est à la quête d’une reine discrète : la tulipe sylvestre. Mais avant de dénicher cette variété sauvage, il faut savoir observer ce qui entoure le chemin. Les marcheurs croisent d’abord de grands tapis de pétasites. Un peu plus loin, Edmond Cadet désigne un tronc rugueux : « Ça, c’est un merisier avec des petites chenilles. » L’arbre a souffert, et le guide montre du doigt les dégâts visibles en expliquant que ce sont précisément ces insectes qui ont outré l’arbre.
Pour reconnaître la famille des lamiacées, par exemple, il fait toucher la tige. Si elle est carrée, le doute n’est plus permis. Plus loin, il se penche sur une petite fleur violette pour donner une règle d’or : « Pétale vers le bas, c’est une violette. Vers le haut, c’est une pensée. » L’ancien moniteur s’amuse de la complexité du vivant en concédant qu’il y a peut-être des exceptions, car « la nature est parfois comme la grammaire ». En croisant un groupe de petits boutons bleus, il évoque le myosotis et son nom poétique anglais, « forget-not-me ». Pour lui, aucun secret ne s’acquiert en un jour : « L’art de la botanique, c’est la répétition. »
Dans les rangs de l’association, les profils sont variés, mais la soif d’apprendre est commune. Nicolas Louis, l’appareil photo en bandoulière, observe une orchidée sauvage. Claudine Coduri s’extasie devant la découverte : « Il y a les orchidées asiatiques, et puis il y a celles d’ici. » Inspectant la forme très spécifique du spécimen, Nicolas Louis taquine ses camarades : « Quand elle aura pris du galon, vous pourrez dire qu’elle est militaire ! »
« Cela ne fait que deux ans que j’ai rejoint l’association, et c’est parce que je n’y connaissais rien », confie-t-il humblement. À force de faire des photos qu’il ne savait jamais comment légender, l’envie lui est venu de savoir précisément ce qu’il immortalisait. « Pour moi, c’est découvrir, apprendre le savoir. Je découvre, je ne connais même pas toutes les plantes de mon jardin », avoue le photographe.

Sensibiliser à la protection de la flore
« Moi, je ne prends rien dans la nature, on ne sait jamais ce qui est vrai et ce qui est faux », glisse un marcheur pragmatique. Au-delà de l’apprentissage des noms, la sortie est une leçon de civisme environnemental. Les discussions s’animent autour de la cueillette abusive, un fléau qui agace profondément Edmond Cadet.
« À une époque, les Marseillais venaient, prenaient des narcisses par brassées et les mettaient sur le pare-chocs des voitures », tempête l’ancien guide. Ramasser des fleurs pour le simple plaisir d‘être un « semeur de destructions » et les abimer immédiatement, c’est une attitude qu’il refuse de cautionner sur le principe. Aujourd’hui, la consigne est stricte : on évite absolument de ramasser les fleurs protégées, et pour les autres, on applique une charte de bonne conduite.
Bernadette Telmon insiste sur cette éthique du marcheur. « On essaye de faire en sorte que le milieu où on les cueille ne soit pas abîmé », explique-t-elle fermement. Sa règle d’or est simple : il ne faut jamais cueillir la racine si l’on veut que la plante repousse l’année suivante.
La balade se termine alors que le soleil commence à décliner sur le Monêtier. Les participants repartent les yeux pleins de couleurs, enrichis de détails sur la tulipe sylvestre ou sur la « dame de 11 h », cette fleur mystérieuse qui refuse d’ouvrir ses pétales avant l’heure dite.
Article issu du Dauphiné Libéré