“Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront.” Quand dans les années 2000, l’Espagnol Kilian Jornet réalisait ses premières ascensions express en tenue légère (baskets, sans corde), sous le regard inquisiteur de guides de haute montagne, il avait fait sienne la devise du poète René Char. Deux décennies plus tard, le mont Blanc (4806 m) est derechef gagné par la frénésie de records. L’opinion a-t-elle fini par s’habituer ?
Le 25 avril, ce sont bien deux guides, champions de ski alpinisme, qui ont repoussé le chrono, sous un concert de louanges plus que de huées. 4h41 aller-retour depuis l’église de Chamonix sur une distance de 31 km et un dénivelé positif de 3800 m. L’Isérois Samuel Équy a stimulé son aîné Mathéo Jacquemoud, spécialiste du “fast and light” et promoteur de la révolution qui a gagné les cimes. Prof à la vénérable école nationale de ski et d’alpinisme, ce dernier avait imprimé sa marque 13 ans plus tôt sur le géant. En mai 2013, à 23 ans, il établissait un temps de référence à skis : 5h05. Deux mois plus tard, il accompagnait Jornet sur son record.

Les nouveaux maîtres du chrono
Pour Tony Sbalbi, guide à la Compagnie de Chamonix et crack du ski alpinisme, le temps de l’Espagnol coureur, 4h57 , n’est pas près d’être battu « à pied ». Et le ski semble être l’arme pour aller plus vite : surpoids minime quand il faut déchausser, meilleur rendement en descente. « Le matériel s’est allégé, avec des planches à 750 g et des chaussures carbone à 500 ». Ceux qui repoussent les limites sur la grande bosse depuis deux ans sont à ski, la star de l’alpinisme Védrines comme le sky runner italien Boffelli en 2025, et la Savoyarde Lorna Bonnel , chez les dames, ce 1er mai. « À pied, on est plus dépendant des conditions de neige ». Trop molle, elle freine l’avancée. À ski, la descente est plus académique que le style “sur les fesses” éprouvé par Jornet. Si Jacquemoud et Équy ont mis 12 minutes de plus à la montée que l’Espagnol treize ans plus tôt, ils ont gagné une demi-heure au retour.
Autre atout du ski, pour l’image, la panoplie. Bien qu’adaptée « collant pipette », elle est la même que pour l’ascensionniste lambda à cette époque de l’année, casque sur la tête, baudrier à la taille. La notion d’exemple est décisive dans l’opinion. On a parlé d’effet Jornet, quand, dans son sillage des trailers au pied peu montagnard s’étaient frottés au mont Blanc en baskets. Deux avaient perdu la vie en 2017 et le maire de Saint-Gervais de réglementer l’accès à la voie normale sur sa commune, faisant la chasse à « l’hurluberlu » mal chaussé, c ontrôle de gendarmes à l’appui.
Tous les records suivent peu ou prou la voie historique, ouverte en 1786 depuis Chamonix. Pour Jean-Philippe Lefief, auteur du livre Mont-Blanc express (Guérin) le débat entre tenants d’un alpinisme romantiques et adeptes du “speed climbing” est vieux comme la conquête du toit des Alpes. L’idée d’être rapide a été portée par les plus grands, revendiquant la notion de liberté.

Deux siècles de records et de polémiques
Selon Lefief, le contre-la-montre est lancé dès la deuxième ascension. Le guide Cachat le Géant, le 21 juillet 1787, avale la cime à la journée. En plein âge d’or de l’alpinisme, la barre tombe sous les 16 h, un Anglais d’Oxford ouvrant l’ère des marcheurs coureurs. Certains esthètes s’émeuvent de voir le sommet pris pour un mât de cocagne et la compagnie des guides tente de mettre le holà. C’est pourtant l’un des siens, Alfred Couttet, aussi champion de ski, qui en 1910 lancera la course à l’échalote signant un aller-retour “église à église” en 13h30. 60 ans plus tard le même Couttet met au défi les jeunes. Deux gendarmes secouristes le relèvent. René Secrétant et Jean-Marie Bourgeois, as du ski de fond, mettent 8h48. L’époque où l’Italien Messner ouvre l’ère du style alpin chez les grimpeurs prônant l’économie de moyens, prenant la nuit de vitesse. Avec le bicentenaire de la conquête du mont-Blanc, à partir de 1986 la course est relancée et la polémique avec. Ses protagonistes ? Des figures tel le maçon et taulard grenoblois Laurent Smagghe qui descendait en luge sur le ventre ou le capitaine des CRS Pierre Lestas. « C’était la nouveauté qui faisait réagir. Aujourd’hui, on s’est habitué », explique ce dernier, qui à l’époque avait porté le record à 6h15. « Mes successeurs sont plus professionnels et il n’y a pas eu d’accident, ce qui à mon époque était redouté, alimentant un débat virulent. » En trois ans, de 1987 à 1990, le record est amélioré six fois, quatre au cœur de l’été 88 “chaud”. Le club des sports de Chamonix tient le chrono et le challenger accroche un fanion marquant son passage sur la cime.
Quarante ans plus tard, le matériel a évolué et la barrière psychologique aussi. Pour Tony Sbalbi, le phénomène Jornet a instillé les codes du trail et du ski alpinisme, disciplines en plein boom sociétal. À la compagnie des guides, le président, Olivier Greber, reste partagé : « Ça nous chagrine toujours de réduire la montagne à un stade, surtout le mont Blanc surmédiatisé. » Mais depuis dix ans, à l’initiative de Sbalbi, figure de proue des alpi-trailers, l’institution vend une ascension à la journée pour les énervés, au départ de la vallée. « Ça reste une niche, on est six guides sur 150 à la proposer. La demande est croissante : des gars qui font de l’ultra trail ou de l’ultra marathon à vélo ». Attention, obligation de moyens et équipements de rigueur : crampons acier, piolet, chaussures spécifiques “deux en un”. « Et aucune idée de record » indique le guide qui encadre aussi sur d’autres monuments tels l’Eiger ou le Cervin. Gare à qui critiquera ses amis, dieux du stade mont Blanc : « Allez-y, mettez-vous à 5 heures du matin devant l’église de Cham’ et après on discute ».

- 7 août 1786 : Jacques Balmat, Michel Gabriel Paccard, temps inconnu
- 5 juillet 1787 : 23 heures, Jean-Michel Cachat dit le Géant (guide)
- 21 juillet 1864 : 16 heures, Frédérick Morshead, alpiniste anglais.
- 21 août 1910 : 13h30, Alfred Couttet, guide et champion de ski
- 30 juillet 1968 : 8h48, René Secrétant et Jean-Marie Bourgeois, gendarmes secouristes et skieur de fond
- 20 juillet 1970 : 7h58, Paul Chassagne et René Arpin biathlètes et membres de l’Ecole militaire de haute montagne.
- 1986 : 7h56, Thierry Gazan et Pierre Cusin, adeptes de la course à pied au club La Foulée d’Annemasse.
- 5 août 1987 : 6h47, Laurent Smagghe, alpiniste coureur grenoblois
- 13 juillet 1988 : 6h22, Pierre Lestas, capitaine des CRS de montagne27 juillet 1988 : 6h15, Laurent Smagghe29 juillet 1988 : 5h37, Jacques Berlie
- 3 août 1988 : 5h29, Laurent Smagghe
- 21 juillet 1990 : 5h10, Pierre André Gobet, coureur suisse.
- 2003 : 5h15 (à skis), Stéphane Brosse et Pierre Gignoux, champions de ski alpinisme.
- 14 mai 2013 : 5h05, Mathéo Jacquemoud (à ski)
- 11 juillet 2013 : 4h57, Kilian Jornet (actuel record à pied)
- 17 juin 2023, 7h25’28, Hillary Gerardi (USA), professeure de lettres, skieuse de pente raide (record féminin à pied)
- 19 avril 2025 : 6h54, Elise Poncet, championne de course en montagne (à ski)
- 24 mai 2025 : 4h54’41, Benjamin Védrines alpiniste et guide (à ski)
- 31 mai 2025 : 4h43’24, William Boffelli (Ita), coureur de fond et champion de ski alpinisme (à ski)
- 25 avril 2026 : Samuel Equy et Mathéo Jacquemoud, champions de ski alpinisme et guides (à ski) 4 h 41 min 24 s (actuel record)
- 1er mai 2026 : 6h52, Lorna Bonnel, championne de ski alpinisme (à ski, actuel record féminin)
(*)Issue en grande partie de l’ouvrage Mont Blanc express, Jean-Philippe Lefief (Guérin, Paulsen, 2024)
Article issu du Dauphiné Libéré