« Il faut trouver un équilibre entre attractivité et impact » : comment le trail se réinvente

Il peut y avoir comme une dichotomie. Un trail, qui plus est en montagne, est le rendez-vous des amoureux de la nature et des sports en plein air. Mais en y participant, ces amoureux transis ne contribuent-ils pas à dégrader l’environnement qu’ils traversent chaussures aux pieds ? Cette question, édition après édition, les organisateurs isérois tentent d’y répondre en proposant des solutions concrètes pour relever l’un des plus grands défis auxquels ils sont confrontés.

« L’équation n’est pas évidente à résoudre. Le marché du trail a tellement explosé qu’il est devenu un enjeu économique pour les territoires . Il convient de trouver un équilibre entre cette attractivité et l’impact écologique des événements, analyse Olivier Bessy, sociologue du sport et auteur du livre Courir sans limites – La révolution de l’ultra-trail (1990-2025. Il est clair que la montagne est devenue un terrain de jeu mais ses ressources demeurent limitées. »

Le casse-tête de la mobilité

Ce dernier est bien connu en Isère. L’été dernier, il a audité la démarche écoresponsable de l’épreuve L’Échappée belle, qui traverse la chaîne de Belledonne par les crêtes. En juillet, là encore à la demande des organisateurs, il remplira les mêmes missions dans le cadre de l’Ultra tour des 4 massifs (UT4M), au départ de Grenoble. « Ceux qui m’appellent, ce ne sont jamais les grosses machines qui font du greenwashing, plutôt les structures moyennes qui ont envie de progresser sincèrement. »

Quels sont leurs écueils ? Les cadeaux textiles aux coureurs venus de pays asiatiques, le piétinement des sols, la traversée d’espaces sensibles, les bâtons qui peuvent agir comme une petite pioche au contact des sentiers et qui favorisent l’érosion, la gestion des déchets et bien sûr le transport des athlètes et de leurs accompagnants. C’est ce dernier point qui provoque le plus de difficultés.

Face à l’essor du trail, les organisateurs isérois multiplient les initiatives pour limiter l’impact environnemental de leurs épreuves. Photo d’illustration Benoit Lagneux
Face à l’essor du trail, les organisateurs isérois multiplient les initiatives pour limiter l’impact environnemental de leurs épreuves. Photo d’illustration Benoit Lagneux

Limiter l’empreinte sans freiner la participation

« Quand on est dans une zone comme celle de Treffort, où vous n’avez pas de transport en commun, on a forcément une lacune, souligne Éric Le Pallemec, organisateur du Trail des passerelles du Monteynard, où sur les 6 000 participants, 250 environ sont étrangers. Nous proposons une offre grâce à l’un de nos partenaires depuis les gares de Lyon, Grenoble et Annecy, avec la possibilité de louer un van après avoir pris son train. Mais ça reste encore trop anecdotique. C’est une problématique qui nous semble impossible à régler. Sauf à dire que nos participants passent leurs vacances sur place. D’ailleurs, 17 % d’entre eux restent une semaine sur le territoire et 36 % au moins deux jours. »

Surtout, la plupart des grands organisateurs isérois ont fait un choix assumé : bloquer le nombre d’inscriptions à un niveau raisonnable afin de limiter les déplacements. C’est le cas au Trail des passerelles, à l’UT4M, à l’Ultra trail du Vercors ou encore à l’Échappée belle. Tous pourraient, s’ils le désiraient, doubler voire tripler leur nombre de participants. « Ce n’est pas l’objectif. Nous ne sommes pas des consommateurs de la montagne. Chaque concurrent vient accompagné. Il faut bien comprendre que quand vous avez 500 ou 600 coureurs par course, vous devez y ajouter leur famille, leurs amis et nos bénévoles », confie Florent Hubert, président de l’association L’Échappée belle.

À Belledonne, des navettes ont été mises en place depuis la gare d’Aiguebelle jusqu’à Vizille. L’organisation a également imaginé un système de navettes gratuites qui acheminent les accompagnants vers Allevard, Gleyzin ou encore au Pleynet pendant la course afin de rejoindre les coureurs. Et ce même si cela coûte cher – entre 5 000 et 10 000 euros pour un événement qui présente un budget global d’environ 800 000 euros par édition.

Le jeu en vaut néanmoins la chandelle. Parce que non seulement le pourcentage de participants venant en train a augmenté (15 % contre 10 %), mais les navettes présentent également des taux de remplissage, autour de 60 %, intéressants.

Des initiatives concrètes sur tous les fronts

Pour le reste, les organisateurs demeurent en avance par rapport à d’autres épreuves de longue distance, notamment sur route, sur tout un tas de thématiques : la gestion des déchets bien sûr, avec la mise en place du tri systématique, du gobelet réutilisable, du compostage, de vaisselle jetable biosourcée. Concernant les postes de ravitaillement, « nous nous approvisionnons localement, auprès de coopératives pour le fromage et de fruits secs en vrac afin de limiter les déchets liés au conditionnement », synthétise Laura Costa, vice-présidente de l’association Grenoble Outdoor Aventure, qui organise l’UT4M.

Quant aux cadeaux pour les coureurs, là aussi, les organisateurs font de plus en plus le choix du local ou au moins du national : des chaussettes fabriquées à Troyes pour le Trail des passerelles, un tee-shirt à la commande Millet fabriqué en France pour l’Échappée belle, des trophées et des médailles confectionnées à Saint-Pierre-de-Chartreuse et des pots de miel de Sassenage pour l’UT4M. Évidemment, tout n’est pas parfait. Des textiles venus d’Asie sont encore offerts aux inscrits de l’UT4M. « Si nous voulons que nos tarifs demeurent accessibles, nous n’avons pas d’autre choix, regrette Laura Costa. Une année, nous avions essayé de les enlever et ça avait été un fiasco. Nous donnons toujours la possibilité aux coureurs de le prendre ou pas lors de leur inscription. Mais 95 % d’entre eux le commandent. »

Le chiffre
  • 36
  • C’est le nombre estimé de kilos de CO2 émis par chaque participant à l’Ultra tour des 4 Massifs (UT4M), contre 37 kilos il y a un an selon l’organisation. « Pour l’UTMB, c’était par exemple 1,6 tonne par coureur en 2024 », indique Laura Costa. L’Ultra trail du Mont-Blanc (UTMB) avait en effet un impact carbone comparable à celui d’un Grand Prix de Formule 1 en 2024 : au total, 18 600 tonnes de CO2 selon une étude réalisée en 2024 par le cabinet Utopies,
Des montées de sel à dos d’homme pour ravitailler les Alpages

En partenariat avec la Fédération des alpages de l’Isère et le Département, plusieurs organisations de trail iséroises (UT4M, L’Échappée belle, l’Oisans trail tour, Les Deux-Alpes trail, l’Ultra trail du Vercors) proposent des montées de sel à dos d’homme plutôt qu’en hélicoptère du 14 juin au 4 juillet sur les massifs du Vercors, du Taillefer, de l’Oisans et de Belledonne. L’objectif est clair : mobiliser coureurs et bénévoles pour transporter plus de 400 kg de sel pour les brebis ainsi que des croquettes.

« C’est dans notre ADN et c’est notre volonté, de porter des projets sur notre territoire, on le fait pour être fier de ce qu’on propose, assure Florent Hubert, directeur de l’Échappée belle, qui a été à l’initiative sur ce dossier depuis plusieurs années. Cela nous permet d’impliquer des coureurs, parfois d’anciens vainqueurs, des habitants, une association de protection de l’environnement. Et puis, ça crée du lien entre les alpagistes et les participants, c’est indispensable. Cela a plein de vertus : présenter leurs métiers, ce qu’ils font au quotidien, aborder le sujet des patous. » La dernière fois, pas loin de 600 kilos de sel avaient été montés, avec cette volonté d’entretenir un dialogue constant avec les acteurs de la montagne.

Olivier Bessy : « Repenser l’écosystème du trail »

Quel est votre rapport personnel avec le trail ?

« Je suis tombé dans le chaudron au début des années 2000. De 2000 à 2018, j’ai beaucoup pratiqué. Puis, avec l’âge, j’ai pris conscience de ce qui se passait, notamment des atteintes à l’environnement. J’ai commencé à faire moins de courses. Depuis 2018, j’ai arrêté la compétition. Aujourd’hui, je dis qu’il faut se poser la question du sens de ces pratiques par rapport à l’évolution des enjeux écologiques, sociaux et économiques. C’est notre mode de consommation qu’il faut remettre en question. La question à laquelle il faut répondre est : comment faire pour que ce soit gagnant pour tout le monde ? Il faut travailler ensemble sur l’écosystème du trail, en partant des territoires, en prenant en compte ces nouveaux enjeux. »

En Isère, beaucoup d’organisateurs essaient de préserver l’environnement, mais leur principale difficulté semble être la problématique des transports…

« Oui, selon les événements, les transports représentent entre 80 et 90 % des émissions de gaz à effet de serre. Sur des compétitions de renommée internationale, il faut aussi prendre en compte les accompagnants, les assistants, les médias ou encore les influenceurs. Cela représente parfois près de 100 000 personnes sur une semaine dans l’espace Mont-Blanc lors de l’UTMB. Les grandes organisations, contrairement aux structures moyennes, renoncent difficilement à des participants, car cela signifie renoncer à des recettes. Les organisateurs sont soumis à des injonctions contradictoires : la pression sociale des coureurs, la pression économique des partenaires, la pression environnementale. »

N’y a-t-il pas une contradiction entre des sportifs qui aiment le sport en plein air et la nature et le fait de traverser des océans pour participer à certaines courses ?

« Toute la difficulté est là : entre l’exigence éthique que l’on se fixe et le symbole que représente un événement. Beaucoup de coureurs mettent de côté leurs convictions personnelles parce qu’ils veulent absolument inscrire l’événement à leur palmarès. Les organisateurs n’interdisent pas non plus aux coureurs de s’inscrire plusieurs fois. Pourquoi ne pas imaginer qu’une fois la Diagonale des Fous terminée, il ne soit plus possible de s’y inscrire à nouveau ? Il faut repenser la manière dont on attribue les dossards. Le système actuel favorise souvent les plus rapides ou ceux qui ont les moyens financiers de multiplier les tentatives. Les acteurs environnementaux doivent aussi être davantage associés aux réflexions. Quant aux stars de la discipline, elles sont elles-mêmes prisonnières d’un système économique. Même lorsqu’elles tiennent des discours intéressants, elles restent dépendantes de cet environnement. »

Article issu du Dauphiné Libéré

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