« Un gros trail exacerbe les couloirs de la peur » : ce que révèle une étude scientifique

Ils sont chaque jour plusieurs dizaines de milliers, et sans doute encore davantage, à arpenter de jour comme de nuit, et quelle que soit la météo, les massifs montagneux des Pays de Savoie. Les traileurs, ces adeptes de la course à pied hors des routes goudronnées, de préférence en pleine nature, sur les sentiers au plus près des sommets alpins. Rien qui ne paraisse très anti-écologique sur le papier. Et pourtant.

Une première étude sur les “Perturbations causées par les grands événements sportifs en milieu montagneux” publiée le 7 octobre dernier, dans la revue britannique The British Ecological Society, a étudié sur dix ans les mouvements de près de 139 bouquetins munis de balises GPS dans la chaîne du Bargy (Haute-Savoie), près de Cluses. Ses conclusions, à l’image d’autres travaux scientifiques étudiant les mouvements des chamois dans le massif des Bauges, démontrent l’impact insoupçonné du trail et de ses compétitions sur les animaux à quatre pattes qui peuplent nos massifs.

L’existence de « couloirs de la peur »

« En observant les déplacements des bouquetins, dans le cadre d’une autre étude sur la brucellose, nous avons constaté que les sentiers étaient des marqueurs structurants », explique Pascal Marchand, le scientifique qui a piloté cette étude pour l’Office français de la biodiversité (OFB), où il est membre de la direction de la recherche et de l’appui scientifique.

Les observations des chercheurs vont les amener à constater l’existence de “couloirs de la peur”. « C’est une zone dans laquelle les comportements des animaux vont être altérés. Ça structure très fortement leur comportement puisqu’ils vont s’en rapprocher la nuit et s’en éloigner la journée, les week-ends et lors de compétitions sportives. C’est un va-et-vient permanent en fonction de nous, de 100 à 500 mètres et parfois au-delà, autour des sentiers », ajoute le scientifique. De quoi compliquer, plus qu’on ne l’imagine, les possibilités de se nourrir pour une espèce qui doit emmagasiner un maximum de forces à la belle saison pour passer l’hiver.

Ces déplacements, invisibles à nos yeux, sont finement documentés par les chercheurs qui constatent que les bouquetins, même s’ils ne semblent parfois pas dérangés par notre présence lorsqu’on les croise, essayent au maximum de nous éviter, installant leur “zone vitale” sans sentier à proximité. « Ça fait des milliers d’années que cette espèce évolue avec l’humain. Dans leurs têtes et dans leurs gênes, nous restons leur principal prédateur, même si le risque de prédation est nul avec un trailer ou un randonneur », rappelle Pascal Marchand. Lors des compétitions, toujours plus nombreuses, le phénomène d’évitement est décuplé par la présence de centaines, voire de milliers de pratiquants.

Photo Adobe Stock
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« Les passages de nuit ne devraient pas se trouver dans les zones sensibles pour les animaux »

Selon l’étude, les animaux vont avoir tendance à s’éloigner encore plus, entre 500 et 1 000 mètres des lieux des compétitions (+ 25 % d’augmentation). « Et on n’a pas mesuré l’impact de tous les à-côtés, avec par exemple les points de ravitaillement, comme sur l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB), sachant que la nuit est la période privilégiée des animaux pour se nourrir, se déplacer, vu que normalement nous ne sommes pas là. Les passages de nuit ne devraient pas se trouver dans les zones sensibles pour les animaux », estime le scientifique de l’OFB, basé près de Montpellier, qui a piloté son étude avec l’appui de collègues des Pays de Savoie et d’Isère.

« La question principale qu’on pose, c’est quelles sont les conséquences quand on multiplie par 1 000 la fréquentation ? On est loin d’avoir tout compris sur les impacts du trail. Notre travail, j’espère, éveillera les consciences », confie Pascal Marchand.

Ce constat dans la chaîne du Bargy s’applique aussi dans les Bauges. Les comportements de plusieurs dizaines de chamois équipés de balises GPS ont été scrutés par le laboratoire d’écologie alpine du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour un autre travail de recherche. Et là aussi, les couloirs de la peur se matérialisent chez ces bovidés. « L’idée n’est pas de pointer telle ou telle pratique, mais de prendre conscience de notre impact. C’est déjà faire un premier pas », juge François Boca, conservateur de la réserve naturelle de chasse et de faune sauvage des Bauges aux premières loges de la croissance fulgurante du trail dans le massif. « Un gros trail exacerbe les “couloirs de la peur”, les pratiquants viennent s’entraîner avant l’épreuve et parfois même après. Ça augmente ces migrations », pointe-t-il.

« Il ne faut pas opposer les uns aux autres »

« Je pense en toute honnêteté que les pratiquants ne pensent pas avoir cet impact-là avec juste l’idée d’une pratique très saine, analyse Maxime de Banizette, responsable de l’unité territoriale Bauges et lac du Bourget à l’Office national des forêts (ONF). Il ne faut pas opposer les uns aux autres mais trouver un équilibre dans la gestion des flux avec des lieux de tranquillité pour la biodiversité. »

Dans les Bauges, les chiffres de fréquentation ne cessent de grimper comme dans de nombreux massifs, à l’image du désormais 1,4 million de pratiquants de trail pour presque 5 000 compétitions dans toute la France. Un engouement tel qu’il va justifier un nouveau travail de recherche de Pascal Marchand qui s’attachera en 2026 à dresser un état des lieux national des épreuves de trail, dont beaucoup sont nées ces dernières années, avec l’analyse des conséquences potentielles sur les animaux vivant à proximité.

« Cette activité humaine croissante dans nos massifs se fait dans un contexte où les animaux ont d’autres défis à relever notamment celui du réchauffement climatique. Chez les bouquetins, les petits naissent de plus en plus en décalage avec le pic de la végétation, à cause de printemps toujours plus précoces, avertit le scientifique. Il faut inventer des modes de régulation. Les épreuves de trail la nuit par exemple posent question. Idem quand un trail a lieu pendant les mises bas, avec la nécessité d’éviter au maximum les secteurs sensibles. » Pour que plaisir de la course, et proximité avec la nature, riment aussi avec préservation de sa faune sauvage.

Article issu du Dauphiné Libéré

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