« J’ai besoin de me challenger » : elle se lance sur 3 800 km de rando à travers la France

« Je suis restée trop longtemps en ville pour mes études. J’ai besoin d’une pause et l’envie de me challenger ». Au terme d’un long cursus ponctué d’une thèse sur l’érosion des vallées fluviales à Toulouse, ce 18 mai, à Wissembourg, à l’extrême est du pays, Chloé Valenti, 29 ans, s’élancera avec ses jambes et ses bâtons pour moteurs. Seule, avec son border collie Rocky, avec pour but de rallier Hendaye, histoire de tremper les pattes dans l’océan avant les neiges de novembre. Entre-temps, la géomorphologue de La Chapelle-en-Vercors (Drôme), spécialiste des reliefs, et son chien, auront avalé 138 000 mètres de dénivelé via 500 points d’intérêts, n’omettant aucun massif français. Le duo aura eu le souffle coupé au cheval Blanc, à la frontière suisse, voyant le mont Blanc se dresser, ou sur le plateau d’Emparis face à la Meije. Ils auront sans doute galéré, dans le froid, le vent. Mais à quoi bon ?

« Il y a autant de raisons de se lancer là-dedans qu’il y a de randonneurs », sourit le démiurge de l’itinéraire XXL, inventeur de la plus longue et dingue rando de France. Il n’a que 36 ans, Kevin Ginisty, et a déjà bien bourlingué. L’âme rêveuse d’un éternel enfant. On le rencontre en Tarentaise, chez une amie qui vend du logement minimaliste (les tiny houses). Lui vit dans son van aménagé, entre Chambéry, Albertville, Annecy. « Il y a toujours un ami qui a un coin de canapé ». Son parcours de vie incarne l’aventure sortie de son imagination il y a quatre ans : le pas de côté.

Kevin Ginisty est le fondateur d’HexaTrek, la plus grande randonnée en France. Photo Louise Raymond
Kevin Ginisty est le fondateur d’HexaTrek, la plus grande randonnée en France. Photo Louise Raymond

Le pari fou d’un sentier hors norme

Tout commence il y a 20 ans, en région parisienne quand, en fin de 3e , l’autodidacte bifurque dans la vie active. Clignotant à gauche, avant le lycée. Son père entrepreneur case son « glandeur de fils » (sic) dans la boîte d’un ami dans l’automobile. Kevin fera sa trace dans le big data, « dernier job connu, plus artificiel qu’intelligent ». À 26 ans, dont dix ans de vie active, il met les voiles. Inspiré par l’émission de télé Nus et culottés – deux gus lâchés à poil dans la nature à devoir trouver leur voie – il s’offre un road trip. « Parti pour 6 mois, je suis revenu 6 ans après ». Nouvelle-Zélande, Scandinavie puis l’Amérique qu’il mettra trois ans à remonter depuis la Patagonie, à pied et en stop.

Arrivé au Mexique, son itinéraire se mue en chemin de Damas. Sur le mythique Pacific Crest Trail, et ses 4200 bornes jusqu’au Canada, en plein Covid, traversant les parcs américains déserts, s’engouffrant dans les failles juridiques des confinements que lui octroyait son permis de barouder, le Français a la révélation. « Les seuls humains croisés étaient des Européens en mal de liberté, dont des Français. Et là, je me suis demandé : pourquoi traversent-ils l’Atlantique pour marcher 4 mois alors qu’ils pourraient le faire chez nous ? On a un pays incroyable où la nature est bien faite ». L’idée fait tilt : une réplique du « Pacific » à l’échelle de la France. « J’ai tout de suite eu le nom ». Que son père a toujours du mal à prononcer et sa mère à écrire : « HexaTrek ».

On lui dit qu’il y avait bien le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais on sent que le camino, long de 1900 km, n’est plus à la page. « Il a une valeur religieuse et passe désormais dans des villages qui sont devenus des villes et de chemins aux airs de départementales ». Bref, un truc de pèlerin plus que de randonneur. Il faudra deux ans de travail à ce geek, armé d’un logiciel de cartographie et soutenu par une campagne de financement de 50 000 euros, pour aboutir à la création de son parcours sauvage et de l’application mobile associée, manuel aux 3800 infos cruciales (points d’eau, bivouacs, refuges, ravitaillement…). Son esprit : la liberté.

On peut bivouaquer sur 73 % du parcours à travers 14 parcs naturels, connectant 54 sentiers de Grande Randonnée. « Sur un espace qui fait le quart de la Californie, j’ai vu cette ligne des Vosges aux Pyrénées, par les montagnes, à la moindre densité. J’ai passé un an derrière mon PC à aller sur les groupes de randonneurs pour dénicher les plus beaux panoramas ». Outre les Alpes, il a un faible pour les gorges du Doubs et la Haute Route des Pyrénées. Un temps saisonnier à Chamonix, Ginisty a travaillé sur un refuge du Tour du Mont-Blanc. En 2022, il lâche son appartement et part comme 300 adeptes défricher son Hexa. Un tiers en viendra en bout. « On a rectifié une centaine de km car l’IGN est forte pour indiquer les nouveaux sentiers, moins pour rayer les anciens ». Exit les sections pleines de ronces, l’itinéraire s’est affiné et chaque année son affluence croît de 50 %.

À l’issue de très longues études en géomorphologie, la Drômoise Chloé Valenti va parcourir l’Hexatrek à partir du 18 mai avec son chien Rocky. En toile de fond une démarche scientifique sur l’évolution des paysages montagnards à l’épreuve du climat. Photo Camille Duquenoy
À l’issue de très longues études en géomorphologie, la Drômoise Chloé Valenti va parcourir l’Hexatrek à partir du 18 mai avec son chien Rocky. En toile de fond une démarche scientifique sur l’évolution des paysages montagnards à l’épreuve du climat. Photo Camille Duquenoy

Marcher pour changer de vie

Il y a même une communauté d’Hexatrekkeurs qui se retrouve une fois l’an pour faire la fête, disserter des vertus de la marche et de questions en suspens. Comment reprendre une vie normale après ? Qui fait l’Hexa ? « Ça correspond souvent à une rupture de vie, le passage à autre chose, la fin des études, la retraite, un changement de boulot, une rupture amoureuse. Bref, s’offrir un moment pour soi, coupé du monde ». Une famille l’a fait en six mois avec un enfant de quatre ans. Un économe l’a parcouru avec 680 euros en poche. On part seul, on finit à plusieurs. « La solitude est la première cause d’abandon ». Et gare à ne pas arriver trop tôt dans les Alpes, car les névés persistants en juin corsent la difficulté des cols.

Quant aux bienfaits de la chose, Kevin en est l’incarnation : « On développe une confiance en soi quand on marche, une joie positive. Chaque idée devient la meilleure du monde ». Et à l’entendre, n’importe qui n’a jamais randonné peut quitter son job vendredi, faire son sac le week-end et partir le lundi. Pour cette 5e  édition, ils devraient être 600 dès le 1er  juin pour trois à cinq mois de marche. Chloé table sur plus. « Avec le chien il faudra faire des pauses ». Son aventure se double d’un projet scientifique. « L’HexaTrek est le parfait reflet de la diversité de nos paysages de montagne et de l’impact du dérèglement climatique ». La Drômoise compte faire des ateliers de médiation scientifique dans les refuges. Et développer un projet avec l’école supérieure de géologie de Nancy. L’Hexa, c’est la tête et les jambes.

Article issu du Dauphiné Libéré

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