C’était il y a un an. Le 19 mai 2025, à 25 ans, l’Alsacienne Constance Schaerer, ancienne skieuse de niveau national, devenait la plus jeune Française sur le toit du monde (8849 m). Chez les garçons, le guide savoyard Zébulon Roche détient toujours la palme (17 ans). Tous les printemps, sur cette tour de Babel qu’est devenu l’Everest, il est toujours une poignée de réalisations pour alimenter la chronique. Quand bien même les puristes de l’alpinisme lèvent les yeux au ciel.
L’histoire de Constance va au-delà du record, de ses souffrances et des débuts de gelures ce jour-là. « J’étais en mode survie ». Croisée en janvier, dans le massif du Mont-Blanc, celle qui est aussi influenceuse (109 000 abonnés Instagram), s’entraîne avec Mathis Dumas, le guide d’Inoxtag, le youtubeur de l’Everest dont le film a fait grand bruit. Elle a une histoire qui l’a menée là-haut. « En mai 2021, j’ai retrouvé dans une lettre les dernières volontés de mon papa : disperser ses cendres sur les sommets des 7 continents. C’était son projet : devenir un modèle pour les malades du cancer, comme lui. Il avait contacté Mike Horn ».
Cette diplômée d’école de commerce a commencé par le Kilimandjaro, lors d’un voyage humanitaire. Suivront l’Aconcagua, le Denali où elle mesure sa résistance à l’altitude. Sur la voie de l’Everest, elle a ressenti « une forte connexion » avec son père. La jeune femme, qui a même un agent, est loin d’être professionnelle de la montagne. Comme la quasi-totalité des “Everest summitters”, cette “cliente” a eu recours à l’oxygène en bouteille, évoluant dans une expédition organisée par une agence, pour un budget de 120 000 euros (réalisation d’un film comprise). L’Everest, vitrine qui permet de capter des sponsors.
Le sommet du monde transformé en industrie
En voie de banalisation, la plus haute montagne reste un formidable porte-voix, et la cause de Constance en a bénéficié : « J’ai créé l’association 7 sommets contre la maladie, pour les enfants dont la famille est touchée par le cancer. » Le parallèle est tentant. En 1994, le docteur Christine Janin créait l’association A chacun son Everest , pour les enfants malades, quatre ans après être devenue la première Française là-haut. Le toit du monde d’aujourd’hui, équipé par les sherpas de cordes fixes continues, n’a plus grand-chose à voir avec celui des pionniers de 1953. Le journaliste américain Will Cockrell, spécialiste de l’outdoor, révèle les ressorts de l’industrialisation des expéditions dans son ouvrage, Everest l’entreprise commerciale (Éditions du Mont-Blanc). « Au-delà des files d’attente, des polémiques et des récits de catastrophe, l’industrie des expéditions guidées suscite controverse mais fascine ».
La mutation commence au milieu des années 1980. Dick Bass, surnommé « grande bouche », un milliardaire texan, se met en quête d’être le premier à relever ce challenge de Seven summits. Et gravit l’Everest en 1985, à sa quatrième tentative dans une aventure qu’il a lui-même sponsorisée. Dans l’aspiration, des agences vont investir le créneau. « Des pionniers américains et néo-zélandais, visionnaires pour certains, fossoyeurs de l’esprit d’alpinisme pour d’autres ont métamorphosé l’ascension. La fin d’une époque. L’Everest est devenu un défi davantage logistique que technique ».
Jusque-là une centaine de personnes avait atteint le sommet, il y en a eu 12 000 depuis, autour de 200 sans oxygène. Au printemps 85, bulletins météo, ordinateurs et chauffage au propane débarquent au camp de base. Bass fait des émules chez les cadres dynamiques, quand bien même ils n’ont pas d’expérience. Si lui l’a fait…

Records, embouteillages et dérives
En juillet 1989, une petite annonce paraît dans le magazine Outside. Avis aux candidats pour une ascension guidée ! Trois ans plus tard, l’agence américaine Alpine Ascents et la Néo-Zélandaise Adventure Consultants entrent dans l’histoire envoyant le même jour huit clients au sommet. Le coup est parti. Même la catastrophe de 1996 (8 morts dans la tempête), popularisée par le best-seller Tragédie à l’Everest ne freine pas le mouvement. « Les médias se sont mis à fouiner pour trouver un autre angle d’attaque. Le cirque de l’Everest est devenu le filon », écrit Cockrell.
Dans les années 2000, au camp de base on trouve un centre médical, le Wi-Fi, des croissants, des massages… Les agences népalaises prennent le contrôle du business, avec Asian Trek et Seven Summit Treks, créée par trois frères sherpas. Les prestations vont de 25 000 dollars en mode low-cost à des forfaits VIP à 300 000. Avec un à deux porteurs par client sur une voie tracée, l’Everest gagne en sécurité dixit Will Cockrell. « Le ratio de mortalité par ascension est passé de 12 % dans les années 80 à moins de 1 % hors catastrophes naturelles. La probabilité de perdre la vie en tant que client d’expé’ guidée est très faible. » Certaines agences proposant une formule « rapid ascent », avec acclimatation à domicile sous tente hypoxique.
Reste que 200 dépouilles jonchent la montagne, morgue à ciel ouvert. Et chaque printemps revient le débat sur la traversée de la cascade de glace , incontournable accès au premier camp, exposée aux avalanches de glace. Ce printemps, un bloc suspendu a retardé l’équipement de la voie de quinze jours. Et fait craindre des embouteillages sous la cime, lors de fenêtres météo plus courtes comme en 2019 (879 ascensions recensées cette année-là).
Avec 17 morts, 2023 fut la pire année, mettant en exergue des clients insuffisamment aguerris. De grands guides népalais, tel Mingma G, formé aux standards internationaux, appellent à changer la donne. Le gouvernement a décidé à partir de 2027 de conditionner le permis d’ascension à la réussite préalable d’un sommet de 7000 m. D’où sans l’afflux de candidats ce printemps : 492 permis accordés, un record ! Plus du double d’ascensionnistes en comptant l’encadrement. Dimanche, Kami Rita Sherpa, vétéran de 56 ans, et Lakpa Sherpa, alias la reine des montagnes, ont amélioré leurs records, gravissant l’Everest pour la 32e et 11e fois.
À lire: Everest, l’entreprise commerciale , Will Cockrell, Éditions du Mont-Blanc.
Article issu du Dauphiné Libéré