La journée skieur. Étalon de la fréquentation des pistes des stations de sports d’hiver partout dans le monde, moyenne de tous les forfaits vendus (séjour, année, quotidien) ramenée au nombre de passages journaliers. En 2025, la saison passée, avec 399 millions de journées skieurs (366 en 2024, +9 %) , jamais les domaines skiables n’ont été aussi fréquentés depuis le premier quart du millénaire. Mais l’expert suisse Laurent Vanat, qui tient l’observatoire depuis 2006, ne se hasarde pas à dire que c’est là le niveau le plus élevé de l’histoire, faute de données sur le XXe siècle. « Auparavant, on avait des marchés bien plus forts comme le Japon qui a décliné mais d’autres, telle la Chine sont apparus ».Le précédent record (392 millions) avait été enregistré en 2018/19. Avant Covid. Or après l’interruption provoquée par la pandémie, la dynamique de croissance observée depuis une dizaine d’années s’est confirmée.
La Chine encore loin de l’objectif affiché par le Parti communiste lors des Jeux de Pékin en 2022 (150 millions soit 40 % de part de marché) est tout de même en passe de devenir une destination de ski, talonnant la Suisse, mais selon un format très artificiel. Ses 60 centres de ski indoor urbain, dont deux encore ouverts récemment à Shenzhen et Shanghai, tirent la croissance. L’Empire compte 700 stations, deux fois plus qu’en France mais ne nous y trompons pas : la plupart sont des centres de ski dotés d’un seul appareil, parfois un simple tapis roulant, comptant sur la neige artificielle. « Mais on commence à avoir des stations dignes des standards internationaux. »
Une expansion portée par de nouveaux marchés
À noter que des domaines, dans la province du Xinjiang, dans l’Altaï, se développent avec de la neige naturelle mais ils souffrent de l’éloignement, relève Laurent Vanat. Et le skieur chinois n’est guère assidu. Pratiquant occasionnel.
La croissance mondiale est loin de tenir à cet acteur émergent. Elle s’explique principalement par la bonne tenue des destinations phare, les États-Unis, leader, les Alpes, avec la France sa dauphine, en tête, la Suisse qui malgré le franc fort relève la tête (+15 % par rapport à 2019) et l’Italie qui surperforme, son rapport qualité prix comme principal avantage concurrentiel. Seul acteur historique pas revenu son niveau dominateur d’avant Covid : l’Autriche.
Bien sûr, l’activité est tributaire des conditions d’enneigement. Mais tel un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais et le rideau ne tombe jamais vraiment, sur deux hémisphères et six continents, il est rare que toutes les destinations soient pénalisées la même année.

Climat et fréquentation : un lien qui évolue
« Surtout on assiste à un découplage entre épaisseur de neige et fréquentation.Aujourd’hui, le skieur ne se décide plus selon l’état du manteau. Une fois que la neige est là, qu’importe la quantité, c’est le facteur ensoleillement qui prime ». Bref les longues périodes de beau temps sont décisives quand on l’a vu en février les périodes perturbées qui s’éternisent et paralysent les domaines. Les exploitants ont appris à thésauriser le moindre flocon, et la neige de culture sécurise, bon an mal an, l’activité. Ce n’est pas un hasard si l’Italie, avec un taux de couverture de 90 % de ses pistes au nord, affiche la plus forte croissance.
Bref, les stations de ski ont intégré les effets du changement climatique dans leur fonctionnement. « Et les chiffres montrent qu’à ce stade, le changement climatique n’a pas provoqué l’effondrement souvent annoncé par certains discours médiatiques. Le réchauffement climatique n’est pas forcément le pire ennemi de l’industrie du ski » assure l’expert suisse qui, cependant fait bondir l’ingénieur de Météo France et spécialiste de l’enneigement des stations Carlo Carmagnola, quand il présente ses graphiques peu sourcés montrant une stabilité du manteau neigeux dans un échantillon de stations suisses : « Je suis d’accord quand vous dites qu’il faut nuancer le discours et ne pas tomber dans le ski bashing, mais avec une telle approche pas très scientifique vous êtes dans l’excès inverse ».

Abonnements et modèle économique en mutation
Autre facteur de croissance : les abonnements annuels multidomaines. « Le principe vient des États-Unis où le prix journée atteint 300 dollars. La plupart des clients ne paient pas ce prix car on les incite à souscrire à ces pass » rappelle Laurent Vanat. En Suisse, depuis dix ans le Magic Pass tisse sa toile. Avec un premier prix autour de 450 euros, on peut skier dans une centaine de stations (certaines en France et en Italie). Il s’en est déjà vendu 330 000 pour la saison prochaine (+20 %). Des formules que les autres pays, comme la France, semblent réticents à adopter au motif qu’elles ne feraient pas croître le marché. Elles séduisent ceux qui skient déjà et les incitent à skier plus. Comme le souligne Vanat, si la pratique augmente en volume, le nombre de pratiquants stagne autour de 150 millions dans le monde.
Un des freins à sa pénétration reste le prix. L’industrie, gourmande en capitaux, est exposée à l’inflation, entre crise de l’énergie et des matériaux. Laurent Vanat établit d’ailleurs un index des prix qui depuis 2006/2007 ont parfois plus que doublé. Aux États-Unis, en moins de 20 ans, le forfait adulte a bondi de 187 %. En Italie de 127 %, en Autriche de 101 %, en France de 74 % et en Suisse de 54 %, mais pour ce dernier pays la devise a elle aussi bondi. Selon l’expert « les prix affichés augmentent plus rapidement que les recettes effectives par journée-skieur, ce qui se traduit par un rendement tarifaire en baisse. »
Pour autant cet ardent défenseur du modèle du ski, ne verse pas dans le triomphalisme et fait part d’un sentiment mitigé : « Le marché est certes bien portant par sa fréquentation mais nous ne sommes plus dans la globalisation heureuse comme auparavant ». Crises, guerres et protectionnisme rampant depuis la sortie du Covid laissent entrevoir un monde fragmenté où les skieurs se replient dans leurs frontières (Chine, Russie) : « Le ski devient une constellation de systèmes autonomes.»
(*) Sur 2024/25 : 1-Etats-Unis (61,5 millions de journées skieurs) , 2-France (54,8 millions), 3-Autriche (51,8 millions), 4-Italie (34 millions), 5-Japon (28,2 millions)-6-Suisse (26,3 millions), 7-Chine (26 millions), 8-Canada (19,8 millions), 9-Russie (12,7 millions), 10-Suède (10,1 millions).

En 2025, le nombre de pays où l’on skie est resté identique : 68. Au vu du climat, l’offre n’est-elle pas en voie de réduction ? On construit encore des stations, en Asie centrale. Le Français MND équipe le domaine 4 saisons de Chimgan en Ouzbékistan (deux télésièges, une télécabine, luge sur rail, tyroliennes…).
Au Kirghizistan, les Autrichiens de Doppelmayr s’activent sur le projet Ala Too. Un méga domaine de 250 km de pistes, le plus grand du continent. Si la création ou l’extension de pistes n’est plus dans l’air du temps des Alpes, en Amérique du nord, Deer Valley (Utah) fait l’objet d’un important développement. Plus étonnant, l'Ukraine, même en guerre, construit un deuxième domaine skiable.
Mais il se ferme plus de stations qu’il ne s’en crée et leur nombre sur terre est estimé à 5800. En France, la moyenne est de une à trois fermetures annuelles (stable), mais le phénomène gagne des sites plus importants, en raison des déficits. Le cas du Roc d’Enfer (Haute-Savoie) fait l’actualité ce printemps. Sinon, il s’agit surtout de recalibrer la place du ski qui continue à faire vivres les territoires. Des domaines abandonnent leurs pistes retour, les plus basses, rehaussent leur front de neige. Comme à Autrans Méaudre (Isère), déficitaire, on s’appuie sur de nouveaux modèles, n’ouvrant qu’en période de forte demande (vacances, week-end).
Certaines communiquent sur leurs plans de résilience. Même un grand domaine, comme le Grand Massif en Haute-Savoie (Flaine), exploité par la Compagnie des Alpes qui envisage une réduction de 30 % de son espace skiable à l’horizon 2050 et un contingentement des ventes de forfaits. Non loin de là, entre Savoie et Haute-Savoie, dans le Val d’Arly (Flumet, Notre-Dame-de-Bellecombe, Praz-sur-Arly) Labellemontagne on table sur une contraction de l’enveloppe skiable de l’ordre de 15 % d’ici 2030. Les fronts de neige deviendraient des portes d’entrée avec navettes vers les points hauts. Inactif depuis 5 ans, le téléski des Seigneurs, naguère le plus long de France à Flumet, va être démonté.
1-Campiglio Dolomiti Brenta (Italie, 2,7 millions de journées skieur)
2-La Plagne (France, 2,7 millions)
3-Les Arcs (France, 2,6 millions)
4-Whistler Blackcomb (Canada)
5-Val Gardena-Siusi (Italie)
6-Ski Circus Saalbach (Autriche)
7-Ski Alberg-Lech-Sankt-Anton (Autriche)
8-Val Thorens/Orelle (France, 2,1 millions)
9-Beckenridge (USA)
Huit stations dépassent les 2 millions de journées/skieur dont trois Françaises et 53 dépassent le million, dont treize en France et en Autriche, 8 aux USA, 7 en Suisse et 6 en Italie.
Article issu du Dauphiné Libéré