Des cendres au succès : « Mon père a tout reconstruit le restaurant en une semaine »

Janvier 2008. Arthur a 18 ans. Assis sur une bute, à 2 600 mètres d’altitude, il regarde avec son frère et son père le Chalet de la Toura partir en fumée. Ce qui fut l’un des premiers restaurants d’altitude des 2 Alpes n’est bientôt plus qu’un amas de cendres. Un problème électrique ayant déclenché l’incendie qui ravage le chalet de bois.

Si aucun blessé n’est à déplorer, Arthur Dode pense encore aujourd’hui à cet épisode. « En revanche, pour mon père, j’ai l’impression que ce fut un traumatisme de quelques jours seulement. Il a tout de suite repris le dessus et une semaine plus tard, il était déjà en réunion avec les architectes pour imaginer la reconstruction. »

Une lignée forgée dans l’adaptation et l’audace

Un épisode qui raconte tellement l’histoire de cette lignée qui manie la résilience avec l’esprit d’entreprendre depuis plus d’un siècle. « La famille Dode s’est toujours adaptée aux différentes situations qu’elle a rencontrées, quelles que soient les générations », constate Arthur. Une force de caractère que son grand-père, André, avait déjà puisé chez ses ancêtres. Issu d’une famille de colporteurs, il a parcouru le monde jusqu’à faire la guerre d’Indochine. « Il est revenu s’installer ici alors que la station n’en était qu’aux prémices de son développement », raconte Arthur.

En 1965, la famille débute son aventure entrepreneuriale en fondant l’un des premiers garages des 2 Alpes, assurant la livraison de fioul et l’entretien des chaudières. « Au départ, mon grand-père dépannait les voitures. Il a appris le métier tout seul et s’est agrandi face à la demande et au développement de la station. » Dix ans plus tard, face à l’engouement des sports d’hiver, c’est le père d’Arthur, Patrice, qui construit l’hôtel La Brunerie. D’autres entreprises familiales suivent dont une de BTP puis une autre de photovoltaïque avant la construction du Chalet de la Toura en 1995. « C’était notre première expérience dans le gros débit avec 300 couverts par jour », raconte Arthur. C’est au moment où le restaurant commence à trouver son rythme que l’incendie met un coup d’arrêt à l’entreprise.

Arthur Dode perpétue une histoire débutée avec des colporteurs. Photos Clément Berthet
Arthur Dode perpétue une histoire débutée avec des colporteurs. Photos Clément Berthet

Se relever pour mieux reconstruire

Sauf que chez les Dode, il n’y a pas de fatalité. Même dans les épreuves, on sait se relever. En quelques mois seulement le chalet est reconstruit et prêt à ouvrir pour la saison d’hiver. « Mon père a repensé entièrement ce qu’il avait expérimenté avant l’incendie, comme si cette expérience traumatisante lui avait apporté quelque chose de positif. »

De quoi forger une solide réputation à ce nom de famille dont il n’est pas toujours facile de s’émanciper. « Quand j’ai commencé mes études supérieures dans le commerce, il était hors de question de venir travailler dans le cadre familial ou ailleurs aux 2 Alpes. Mon nom était un peu trop pesant. J’étais considéré comme un Dode mais je voulais être incognito », raconte Arthur. C’est aussi l’âge des « conneries » comme il le dit. « Je n’étais pas du tout mature et encore moins entrepreneur. »

Il parcourt alors le monde jusqu’en Australie avant de finalement regagner les 2 Alpes, dos au mur et au chômage. Mais pas question pour autant de travailler dans un des établissements de la famille. Le jeune homme est encore en quête de sa légitimité. « Je crée une entreprise de curage de toilettes. Je suis tout seul, je fais des astreintes, mon métier ne fait rêver personne mais je m’affranchis de mon nom de famille. »

Innover sans cesse pour rester en tête

Pendant ce temps, Patrice Dode continue à innover. Encore et toujours. Il ouvre le Panoramique à 300 mètres de la Toura. D’une petite tente avec deux platines, il développe un bar avec DJ. Un concept proche de celui de la Folie douce qui n’en est alors qu’à ses balbutiements. Chaque année, il fait évoluer le Panoramique en augmentant l’offre. L’établissement est détruit en 2023 pour la construction de la gare d’arrivée du nouveau téléphérique le Jandri. Là encore, l’esprit d’innover prend le dessus.

Arthur Dode, arrivé aux affaires entre-temps, profite de cette opportunité pour agrandir le Chalet de la Toura et lui ajouter le PanoBar tel qu’on le connaît aujourd’hui. « Même si j’ai grandi dans la restauration, il a fallu vivre les choses pour les apprendre et les maîtriser », dit-il, ajoutant avoir l’impression de prendre le lead à ce moment-là. À son tour, il amène une vision moderne de la cuisine en respectant les saisonnalités, en proposant des pâtes et des frites maison, en favorisant le tri des déchets, en supprimant petit à petit le plastique…et en proposant une vraie alternative à l’éternel sandwich sur les pistes.

Le PanoBar, niché au cœur du domaine skiable.
Le PanoBar, niché au cœur du domaine skiable.

Entre héritage familial et transmission aux enfants

Jusqu’à 900 personnes sont aujourd’hui servies au restaurant et 800 au fast-food sur la même journée. « Je pense que j’ai réussi mon pari », estime Arthur, qui gère aujourd’hui une cinquantaine de personnes. « Ici, c’est chez moi, j’y ai grandi. Je me rappelle en 1995 quand le chalet était en construction, j’étais sur la terrasse. Alors forcément, j’ai envie de poursuivre ce que mon père a entrepris. »

Un père au « tempérament sec », comme souvent en montagne, mais qui s’est adouci avec le temps. « Il est fier de mon travail et il me le dit régulièrement. Ce qui n’était pas le cas avant », sourit Arthur. À 37 ans, lui a pris la douceur de sa mère et la force de son père. Papa de deux enfants de 9 et 6 ans, il transmet à son tour, « involontairement », précise-t-il, le goût d’entreprendre. « Quand je rentre à la maison, la première chose que mes enfants me demandent, c’est le nombre de couverts ! »

Comme Arthur, ses enfants baignent depuis leur plus jeune âge dans ce milieu de la restauration. « L’hiver, je suis dans mon établissement sept jours sur sept. Je me rends compte que ce n’est pas normal pour eux. Comme ça ne l’était pas pour moi à leur âge. Mais je ne suis pas rancunier car mes parents m’ont beaucoup apporté, que ce soit la manière de vivre ou l’esprit d’entreprendre… Aujourd’hui, je suis Arthur et le fils de mon père. »

Article issu du Dauphiné Libéré

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