Sous ses grandes voûtes de béton blanc imaginées par l’architecte Roger Taillibert, l’École nationale de ski et d’alpinisme (Ensa) de Chamonix accueille et forme des spécialistes de la verticalité. Une « haute école » préparant des guides, moniteurs ou entraîneurs à des métiers aujourd’hui encadrés par des protocoles rigoureux et des référentiels pédagogiques pointilleux.
Pourtant, il y a 80 ans, l’Ensa ressemblait davantage à une confrérie de montagnards qu’à une référence mondiale de la formation aux métiers de la montagne. Au début des années 1950, l’école installée alors au Splendid des Praz s’apparentait à une « Sorbonne des neiges » où l’on forgeait autant des caractères que des techniciens des cimes.
Une institution façonnée par le risque et l’exigence
Dans une vallée où le ski et l’alpinisme deviennent un moteur touristique majeur, ce centre de formation novateur façonne alors une génération entière de professionnels. Henri Oreiller, James Couttet, Lucienne Schmidt-Couttet ou encore Olga Chappaz participent à construire sa renommée internationale. Mais derrière le prestige, l’Ensa se bâtit aussi dans une culture du dépassement où l’exposition au danger fait partie intégrante de la formation.
Le 6 juillet 1964 l’illustre cruellement. Ce jour-là, neuf stagiaires guide et cinq encadrants disparaissent dans le couloir Cordier, sur les pentes de l’aiguille Verte. Quatorze morts. Le plus grand drame alpin de l’époque. « Il y a un avant et un après la catastrophe de la Verte », assurent Yves Ballu et Gilles Chappaz, auteurs d’un livre consacré à l’Ensa à l’occasion de son 80e anniversaire ( La haute école , Glénat). Les méthodes pédagogiques évoluent, les stages sont repensés, la question du risque devient alors centrale. Une révolution silencieuse dans une école où l’engagement faisait jusque-là presque office de rite initiatique.
Cette question du danger continue d’ailleurs de traverser l’Ensa aujourd’hui, même si les menaces ont changé de visage. Sous l’effet du réchauffement climatique , les glaciers reculent, les parois se délient et certaines voies historiques deviennent plus instables. L’école s’adapte en formant davantage aux connaissances des phénomènes naturels émergents ou à la gestion du risque. Mais en septembre dernier, la perte du guide et professeur Christophe Jacquemoud lors d’une mission de sécurisation d’itinéraire est venue, une fois encore, rappeler la part d’exposition que conservent ces métiers de transmission dans un environnement aussi merveilleux que dangereux.
Une école ouverte à de nouveaux profils
Après Mai 68, l’Ensa change avec son époque. Les fils de guides chamoniards ne sont plus les seuls à pousser les portes de l’École. Arrivent « des citadins, des babas cool, des intellos, des gars qui ont fréquenté la fac », racontent d’anciens enseignants, heureux que d’autres profils et d’autres visions de la montagne se soient invités à ce bastion longtemps réservé à une élite des cimes.
Une mutation qui se matérialise aussi en 1975 avec l’installation de l’école dans ses nouveaux locaux au sein de l’ensemble architectural imaginé par Roger Taillibert. Dans ce nouveau décor de béton, l’Ensa quitte un peu plus son image d’école artisanale et chamoniarde pour entrer dans une ère plus nationale et moderne.
Mais l’institution n’est pas aussi figée qu’elle le laisse parfois transparaître. Dans les années 1970 puis 1980, elle doit aussi bien s’adapter à d’importantes évolutions réglementaires qu’au grand chambardement des pratiques. À l’ère du fun où l’on glisse sur un monoski, où l’on invente le parapente et débride l’alpinisme, l’école peut compter sur des experts de la courbe et des passionnés de l’évolution du matériel, prêts à faire avancer leurs disciplines.

Entre innovation scientifique et défis économiques
Aujourd’hui, l’Ensa abrite un centre de santé flambant neuf où champions et amateurs viennent mesurer leur VO2 max pendant que chercheurs et médecins collaborent sur des études liées à la physiologie de l’effort en altitude. À quelques mètres de là, le Plateau d’expertise pédagogique et sportive permet de reproduire des situations techniques autrefois uniquement enseignées dehors. Des outils modernes qui ont permis à l’école de confirmer un peu plus son expertise reconnue dans le monde entier.
Cette montée en puissance fragilise cependant l’institution. C’est du moins la conclusion du récent rapport de la Cour des comptes qui souligne la multiplication des formations et des missions périphériques assumées par l’école, sans que les ressources suivent toujours. En déficit depuis deux ans, l’établissement cherche désormais un nouveau modèle économique tout en préparant déjà les Jeux olympiques d’hiver de 2030.
À Chamonix, l’Ensa continue pourtant d’avancer comme elle l’a toujours fait : en adaptant sa trace au terrain. Et derrière les protocoles et les nouvelles exigences pédagogiques, subsiste toujours quelque chose des pionniers des débuts. Une certaine idée de la montagne où l’on apprend encore, malgré toutes les évolutions du monde moderne, à tenir debout quand tout devient mouvant.
Article issu du Dauphiné Libéré