À Chamonix, cette piste noire plonge droit face au mont Blanc : un spectacle unique dans les Alpes

Il est des belvédères qui changent une vie. En 1760, depuis le point culminant du Brévent, face au mont Blanc, Horace-Bénédict de Saussure aurait rêvé d’en atteindre le sommet. Il en redescendit avec la promesse d’une prime à qui lui montrerait le chemin. Deux siècles et demi plus tard, c’est à ski que l’on vient chercher l’étincelle, sur une piste noire qui déroule ses virages comme une révérence au toit des Alpes. Un parfait balcon appelé Charles Bozon.

À 2525 mètres, au sortir du téléphérique du Brévent, le panorama saisit. En contrebas, Chamonix et son urbanisation hétéroclite. En face, le mont Blanc impose sa blancheur souveraine. La piste débute toutefois de l’autre côté par un passage sauvage dans l’ubac. Là, le skieur admire la chaîne des Fiz, le Buet et les gorges de la Diosaz où les skieurs de randonnée aguerris plongent à la recherche de poudreuse et de calme.

Une piste noire longue d’1,8 km pour 405 mètres de dénivelé

Quelques hectomètres plus loin, les freerideurs quittent le domaine balisé pour rejoindre les pentes de l’hôtel où s’est longtemps déroulée une manche du Freeride World Tour. Le jardin de Léo Slemett et d’Aurélien Ducroz, les deux Chamoniards devenus chacun champion du monde de leur discipline, à force de rider le formidable terrain de jeu desservi par la Charles Bozon. Les couloirs Allais, Bellin, celui de l’Ensa ou le Poste à Payot… Une multitude de descentes de renoms réservées à ceux dont la technique permet de pratiquer le ski de montagne.

En elle-même, cette piste noire longue d’1,8 km pour 405 mètres de dénivelé, n’est pas la plus difficile des Alpes. Mais rares sont celles qui offrent une scène aussi grandiose. Ici, on descend la paroi du Brévent les yeux rivés sur les aiguilles de granites et les glaciers suspendus du Mont-Blanc.

Un voyage contemplatif mais aussi dans le temps. Avant de porter le nom du champion du monde et médaillé de bronze aux Jeux Olympiques de 1960, la descente existait déjà. « Dès la mise en service du téléphérique en 1930, des skieurs contournaient le rocher du Brévent, gagnaient ce qu’on appelle la brèche, jetaient les skis du haut de la falaise, qu’ils désescaladaient puis rechaussaient pour plonger jusqu’en bas », raconte Louis Folliguet, l’ancien directeur des remontées mécaniques de la Compagnie du Mont-Blanc et coéquipier de Charles Bozon en équipe de France.

Photo Baptiste Savignac
Photo Baptiste Savignac

Le petit et le grand mur

En 1965, décision est prise d’élargir cette brèche pour la rendre praticable à ski. « Pour se fondre dans la nature, il faut la suivre. Et quand le travail est bien fait, c’est un peu ingrat, mais il ne se voit pas », explique celui qui a imaginé le tracé de la plupart des pistes de la vallée de Chamonix. Et d’ajouter une anecdote plus intime : « Charles m’avait pistonné auprès du baron de Rothschild, qui venait de racheter le téléphérique du Brévent, pour que j’intègre l’équipe en charge de son exploitation ». Ainsi, quelques mois après la tragique disparition de son ami skieur dans une avalanche à l’aiguille Verte ayant fait la couverture de Paris Match, donner son nom à cette piste relevait de l’évidence.

Après une large pente sous un rocher, où les grimpeurs viennent s’écorcher les doigts dans la voie Frison-Roche durant l’été, le skieur bien lancé atteint les deux passages réputés : le petit et le grand mur. Des ruptures de pente qui, selon la neige et l’affluence, se creusent de bosses à vous secouer les chaussettes. Les plus audacieux s’y engagent sans retenue. D’autres préfèrent l’alternative damée. Un cheminement imaginé dans les années 1980 lors du renouvellement du téléphérique, pour monter machines et 4×4 jusqu’au sommet.

Sécuriser la Charles Bozon n’est pas une mince affaire

Aujourd’hui, cette voie sculptée à chaque chute de neige par les dameuses, offre une échappatoire à ceux qui veulent goûter au décor sans trop transpirer. « Avant, c’était une noire de Chamonix. Aujourd’hui, c’est une piste noire », sourit Louis Folliguet, heureux qu’un plus grand nombre de skieurs puisse profiter de ce théâtre sur le toit de l’Europe occidentale. Mais encore faut-il pouvoir y accéder. Car sécuriser la Charles Bozon n’est pas une mince affaire.

L’intégralité du tracé est exposée aux avalanches qui, même si elles jouent le rôle d’enneigeur naturel, représentent un vrai danger. Le Plan d’intervention et de déclenchement des avalanches du domaine recense entre 25 et 30 points de tir rien qu’au-dessus de la Charles Bozon. « Il faut du beau temps pour tous les déclencher avant d’envoyer les dameurs », explique Gilles Cureau, le responsable du service des pistes. Après de fortes chutes, 48 heures ne sont pas de trop pour rouvrir l’itinéraire. D’autant qu’il faut remettre les jalons et équipements de protection retirés avant les épisodes neigeux pour éviter qu’ils ne disparaissent sous les coulées.

À Plan Praz, à 2 069 mètres, la piste s’achève mais les meilleurs skieurs prolongent parfois la descente jusqu’à Chamonix, via les hors-pistes du secteur. Reste que ces temps bénis où la dégringolade s’étirait sur 1 500 m de dénivelé se font rares. La piste des Nants, l’unique itinéraire balisé pour rentrer à travers la forêt jusque dans le creux de la vallée, n’a plus ouvert depuis 2019, faute d’un enneigement suffisant à 1 000 m d’altitude. Alors mieux vaut parfois remonter à bord du téléphérique pour un autre tour de piste toujours aussi sublime.

Article issu du Dauphiné Libéré

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