Le film est en préparation et devrait s’appeler La mère de glace. Sa protagoniste, Marion Salmon Thomas, est de celles qui brisent le plafond de verre, à la force de ses piolets. On admire la Lyonnaise, qui vit à Grenoble, et bientôt à Chamonix, au pied des glaciers, menant de front sa mission d’ingénieure chez Danone et une carrière de haut niveau en escalade sur glace.
La trentenaire a surtout surmonté ce qu’on pensait être un obstacle à son ascension et qu’elle entend reléguer au rang des vieilles croyances. Cet hiver, elle est devenue la n° 2 mondiale, alors qu’elle venait d’accoucher. À travers son expérience de la maternité, Marion veut faire œuvre de pédagogie. « Parler de l’évolution de la connaissance sur la physiologie féminine, de la transformation, et du manque d’accompagnement à la grossesse, alors qu’on peut éduquer le corps en mouvement pendant cette phase de vie, notamment avec la kinésithérapie ».

« On voulait inspirer d’autres filles »
La grimpeuse était l’une de ces montagnardes inspirantes, croisées il y a quelques jours pour les dix ans de l’association Femmes en montagne, basée à Annecy. Sa créatrice Tanya Naville croit aux rôles des modèles pour porter la raison d’être du mouvement : promouvoir la mixité dans les sports nature et rendre les femmes visibles dans ce milieu historiquement masculin.
En une décennie elle a atteint un rayonnement national, par ses actions. Des sensibilisations dans les écoles (1500 scolaires dans le Sud-Est), des rencontres entre passionnées dans les villes et chaque automne un festival du film devenu une institution attirant 5000 spectateurs. On a pu y voir La Traversée , documentaire de l’épopée de deux autres égéries : la Franco-Américaine Hillary Gerardi, spécialiste du trail, recordwoman de l’ascension du mont Blanc, et la skieuse alpiniste Valentine Fabre. En 2021, encordées, elles furent les premières à relier d’une traite, à skis, Chamonix et Zermatt en Suisse, 100 km pour 8000 m de dénivelé. Il aura fallu attendre 2025 pour que leur temps soit battu. « Qu’importe le record, on voulait inspirer d’autres filles et on a l’impression d’y être parvenues », positive ces deux figures attachantes, regrettant que les médias sous-exposent les performances féminines et que l’encadrement de leurs disciplines soit encore l’apanage des hommes.
Pour la chercheuse Cécile Ottogali, historienne du sport et de l’étude sur le genre, c’est là le reflet de la société. « L’espace outdoor n’échappe pas aux inégalités dans le sport. Celles concernant l’accès aux pratiques se réduisent, mais persistent des différences dans les moyens donnés et sur la question de la visibilité. Or les festivals de films constituent une façon de valoriser les femmes ».
« Un émiettement dès qu’on sort de la moyenne montagne »
Dans les faits et les chiffres qu’en est-il ? C’est bien une dame, Sophie Lavaud qui est devenue la première Française tous genres confondus à gravir les quatorze géants himalayens de plus de 8000 m. Les institutions, la FFCAM (Club alpin français) ou la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) affichent 40 à 45 % de licences féminines. Côté professions, chez les gardiens de refuges on approche la parité, un moniteur de ski sur trois est une monitrice.
Mais le taux chute drastiquement dès qu’on s’élève en altitude : elles sont 3 %, une cinquantaine, chez les guides. « On voit un émiettement dès qu’on sort de la moyenne montagne, selon Tanya, alors que de plus en plus de femmes pratiquent entre elles le ski de rando. » La barrière de l’alpinisme, ressaut insurmontable ? « Plus on élargit le socle des pratiquantes plus on y arrivera ».
Quid de l’obstacle physiologique et de la force musculaire ? « Les études montrent que les filles sont endurantes et supportent mieux l’altitude. Et en escalade le niveau se rapproche. Mais dans le sport féminin en général c’est compliqué. En montagne, il y a en plus la notion de risques, moins tolérée chez les femmes. »
Et de miser sur le rôle moteur de l’image, miroir du temps. « Dans les festivals, on est passé de 12 % de films dont le sujet principal est une femme à 16 % de 2019 à 2023 ». Si sur Femmes en montagne 100 % des œuvres sont consacrées aux filles, ça bouge ailleurs. Montagne en scène, qui diffuse partout en France, atteint la parité, ce printemps avec deux films sur quatre, dont Chimères patagones, récit de la première au Cerro Torre de Lise Billon, Fanny Schmutz et Maud Vanpoulle trois guides de pointe.

Des « groupes de femmes qui font avancer la mixité »
Déjà un sérieux contraste avec la décennie passée, période charnière, avec des plans de féminisations dans les fédérations. À la FFCAM, Tanya fut à la manœuvre du Groupe féminin de haute montagne et ses déclinaisons départementales, tel le GAF (groupe alpiniste féminin) en Haute-Savoie. Répondant à une demande croissante, des associations formant à l’autonomie en altitude ont germé comme Girls to the top et Lead the climb, à l’initiative de Marion Poitevin, première femme secouriste CRS.
À l’École nationale de ski et d’alpinisme (Ensa), qui forme les professionnels, la présidente, c’est Marie-Laure Brunet. L’ex championne de biathlon loue « ces groupes de femmes qui font avancer la mixité ». Et confirme la volonté de l’école en ce sens. Au département alpinisme, en 2017, année record, elles furent six diplômées sur une promotion de 50. Depuis on peine à retrouver ce niveau.
Mais en 2023, l’école s’est rapprochée de la FFCAM pour créer un groupe féminin préparant à l’examen probatoire du diplôme d’État de guide ou aux sélections du Groupe Excellence Alpinisme National. « On a de plus en plus de candidates, cette année 64, un record ». Pour au final… 8 places. Pour Marie Laure Brunet, on est sur la bonne voie : « Au-delà de ce que peuvent faire les instances, le changement est aussi culturel. Ensemble les femmes osent davantage. »
Article issu du Dauphiné Libéré