Après la destruction de leur chalet, trois sœurs raconte leur histoire dans Dernier refuge

C’était un « empire » dont elles étaient les reines. Un empire englouti par les eaux dans la nuit du 20 au 21 juin 2024. “Ce sont les images apocalyptiques de la fin du monde, de notre monde”, écrivent-elles dans Dernier refuge (aux éditions Les Étages).

Loin de Saint-Christophe-en-Oisans à ce moment-là, Laurène, Marine et Pauline Petit regardent, les yeux rivés sur leur téléphone, les impressionnantes images de la catastrophe qui vient de toucher le hameau de l’Oisans. “Trop souvent, nous oublions l’impermanence des choses, que la vie est mouvement, que rien n’est immuable, même les refuges les plus ancrés”. Ce refuge, entièrement détruit, c’était celui de leurs vacances depuis l’enfance. “La cheville ouvrière de notre famille”.

Une histoire familiale née sur les routes de France

C’est l’oncle Gérard, le parrain de la grand-mère des trois sœurs, qui a ouvert la voie à ce pèlerinage annuel après la Seconde Guerre mondiale. Prêtre, alpiniste, motard, professeur et photographe, il est le premier de la lignée à être tombé amoureux de La Bérarde. Avant d’inciter les grands-parents de Laurène, Marine et Pauline Petit à faire la route chaque été depuis le Pas-de-Calais. “Papi roule en tête, Mamie le suit sur l’autoroute”. Lui en 3CV ; elle en 2CV.

Dans les années 60, un premier chalet familial est construit à La Bérarde grâce à un troc. Alors que l’oncle Gérard offre ses photos à l’épicier du hameau pour qu’il les vende en cartes postales, le commerçant lui propose un terrain. Il n’aura fallu qu’un été pour que le chalet soit bâti par papi Michel et quelques heures pour qu’il soit emporté par une avalanche en 1971.

Une bâtisse reconstruite dès l’été suivant et qui a tenu bon jusqu’en 2024. Un lieu devenu, au fil des générations, synonyme de “respiration […] un espace à soi”, écrivent les trois sœurs. « On a des vies qui sont très rythmées, pendant quelque temps on était même aux quatre coins du monde. Mais le fait de se retrouver dans ce chalet, avec les choses que l’on côtoie depuis l’enfance, c’était hyper rassurant et reposant », explique Marine.

Le retour au milieu des vestiges

Sans doute la raison pour laquelle ce logis a très peu évolué à travers le temps. Comme s’il fallait le figer dans le temps pour ne jamais perdre son âme. « Nous ne sommes pas du tout attachés à la routine en temps normal mais là-bas, bouger le moindre livre ou meuble, c’était une affaire familiale et ça générait beaucoup de discussions houleuses, ajoute Pauline en riant. C’était comme un musée de la famille Petit. Le lieu de notre mémoire commune. »

On imagine donc leur émotion quand elles se sont réunies à La Bérarde le 10 juillet 2025. « Le moindre objet, la moindre pierre que l’on a retrouvés nous a procuré des émotions fortes. » Ce retour sur les lieux fait partie des pages les plus émouvantes de leur magnifique récit. “Dans ce qui était le bas du hameau, le paysage est figé comme dans un Pompéi sans victimes […] Le bulletin de l’office de tourisme, encore lisible sur la façade en pierre, est resté bloqué au 18 juin. Très perturbé avec passage de pluies orageuses, lit-on pour la nuit du 20 au 21 juin”.

Ce périple les oblige à mettre des mots sur des émotions. Comme une thérapie. « J’ai eu besoin d’écrire assez rapidement tous les souvenirs que l’on avait, explique Pauline. Il y avait quelque chose d’ordre sensoriel. Un besoin d’écouter les musiques et de sentir les odeurs qui nous rappelaient La Bérarde. » Une manière de transformer ce “refuge matériel perdu en refuge immatériel retrouvé”. Et de transmettre cette histoire aux futures générations. Sans doute aussi le besoin de tourner une page comme si le déchaînement de la nature marquait pour les trois sœurs le passage d’une vie à l’autre.

Laurène, Marine et Pauline Petit, trois sœurs, ont écrit un livre sur l’histoire de leur chalet familial emporté par les crues torrentielles à La Bérarde dans la nuit du 20 au 21 juin 2024. Photo Jean-Baptiste Bornier
Laurène, Marine et Pauline Petit, trois sœurs, ont écrit un livre sur l’histoire de leur chalet familial emporté par les crues torrentielles à La Bérarde dans la nuit du 20 au 21 juin 2024. Photo Jean-Baptiste Bornier

Quand la disparition du chalet fait écho à une autre rupture

Ce 21 juin était aussi l’anniversaire de leur père qui les emmenait chaque année en Isère. Un père devenu absent au fil des dernières années. « À ce moment, il y a vraiment un parallèle entre le lien avec notre père qui se disloque et la montagne qui détruit le chalet. La figure du père comme un héros et la figure du chalet comme notre maison qui seront toujours là. Et tout ça tombe en miettes », explique Laurène. Des pages qui ont été les plus douloureuses à écrire nous confient les trois sœurs. Car très intimes. Mais des mots qui rendent aussi le récit universel bien au-delà de l’histoire de La Bérarde. “C’est peut-être cela, l’âge adulte : accepter que rien n’est immuable, que même les paradis peuvent se déliter”.

Il n’y a pour autant pas de nostalgie ou de tristesse dans les mots de Pauline, Marine et Laurène. « Ce livre nous a aidées à poser les mots sur la relation avec notre père et sur les souvenirs précieux qu’on avait envie de garder avec lui, là-bas. C’étaient les seuls moments qu’on avait dans l’année avec lui, où il s’occupait pleinement de nous. Sinon, le reste du temps, les femmes de sa vie prenaient le relais », explique Laurène. Il y a d’ailleurs une puissante sororité dans cette histoire qui est aussi celle du parcours de filles, de femmes, de mères célibataires qui, à l’image de la nature qui les entoure, ont parfois dû déchaîner les éléments pour s’imposer et prendre leur place.

Dernier refuge de Laurène, Marine et Pauline Petit aux éditions Les Étages. 20 €.

Article issu du Dauphiné Libéré

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