Longtemps commune la moins peuplée de l’Isère, Oulles a vu son nombre d’habitants passer de 6 à 16 en seulement trois ans. Qui sont ces néoruraux ayant posé leurs valises entre les muguets et les narcisses, à 1 400 mètres d’altitude ? Reportage.
Est-ce la fin du règne des toiles d’araignées dans les gîtes qui peuplent ce coin de paradis ? Assiste-t-on au réveil de cette bourgade désertée, tenant en équilibre sur un versant escarpé de l’Oisans ? En quelques années, deux yourtes ont poussé sur des terrains vierges. Une ferme à l’abandon s’est offert une seconde jeunesse. Et une poignée de chalets, jusque-là désespérément vides, ont séduit durablement des locataires. « Le village était en train de mourir », rembobine un habitant d’Oulles, rassuré d’avoir vu sa population tripler, ou presque, passant de 6 à 16 habitants, en 3 ans.
Dans ce petit pays, un nouveau voisin est un événement. Potentiellement un bricoleur qui vous donnera un coup de main dans le jardin, une copine de rando avec qui courir les tourbières, un gourmand toujours partant pour partager les grillades du dimanche, voire un citoyen engagé qui donnera de son temps à un conseil municipal sur les rotules.

« Ici, on n’est pas en Lozère ! Il y a du travail »
« C’est un cadeau de vivre ici », savoure Yannick, jamais sans son béret. Le terrain où ses poules gloussent, il en a hérité. La maison en bois dont la forme rappelle une habitation mongole, il l’a bâtie lui-même, deux ans plus tôt. « Ça m’a coûté moins de 10 000 €, se félicite le trentenaire. C’est vachement économique. J’ai de la place pour mes animaux, je cultive mes patates et je fais mon pain. » Finie la vieille vie de nomade, condamnée à sans cesse repartir de zéro dans une énième « grande ville » : « Et puis ici, on n’est pas en Lozère ! Il y a du travail », taquine l’aide-soignant, en poste au Bourg-d’Oisans, 700 mètres plus bas.
Pour rejoindre la vallée, synonyme d’emploi, boulangerie, supermarché et station essence, les habitants dégringolent une route sinueuse, étroite et cabossée. Cinq kilomètres à serrer les fesses, et surtout sa ceinture, pour éviter de décoller du siège à chaque fois que vos roues rebondissent sur les morceaux d’ardoise qui constellent la chaussée. Autant de bouts de montagne fraîchement décrochés. « Question d’habitude », se vantent les montagnards. « J’ai appris à conduire là-dessus avec une vieille R8 », surenchérissent les anciens.

« Je chausse mes skis de rando directement devant chez moi »
« Je préfère faire quinze minutes de route ici plutôt qu’à Grenoble ! », insiste Jacques, au volant de son utilitaire. Au bout de son doigt, le glacier scintillant de La Meije. Ce « solitaire » de 36 ans, tout juste séparé, a eu un coup de foudre pour cet écrin perché. « L’hiver, quand les conditions sont bonnes, je chausse mes skis de rando directement devant chez moi. » Au printemps, le randonneur paysagiste donne rendez-vous au muguet, aux narcisses et aux sabots-de-Vénus : « C’est un vrai jardin botanique. »
Grâce à l’arrivée de ces actifs, Oulles a pris un bon coup de jeune. Encore davantage depuis qu’elle accueille deux enfants et une jeune maman. École à la maison et dodo dans une yourte. La montagne a besoin d’une relève. Et ce n’est pas Madame la maire, dont la béquille soutient les 82 printemps, qui dira le contraire.
Ce lifting démographique est-il uniquement le fruit d’un fantasme du retour à la terre ? Pas seulement, répond la municipalité. « Nous avons cédé un terrain pour 1 € symbolique, à condition de vivre ici toute l’année, et nous louons désormais deux gîtes communaux [à coût réduit] sur le long terme », indique Stéphane Girard, conseiller municipal. « Un appartement ici est moins cher qu’au Bourg-d’Oisans. »
200 habitants il y a 150 ans
Pourtant, en ce début de printemps, la plupart des 33 habitations dorment derrière des volets fermés. Les résidences secondaires rouvriront les yeux cet été. Contrairement à d’autres bâtisses, dont le sommeil s’éternise : « Il faut que les propriétaires qui ont des ruines et des indivisions se décident à vendre ! », implore Maurice Nicolussi, premier adjoint.
Difficile d’imaginer que 150 ans plus tôt, Oulles comptait plus de 200 âmes. Une époque où les coups de pioche résonnaient dans l’alpage. Il fallait bien loger les mineurs de plomb, de cuivre et d’argent. Puis, l’industriel a mis la clé sous la porte. La Grande guerre est passée par là. Le pâturage s’est tourné vers l’agriculture. Entre-temps, un incendie accidentel a dévoré la moitié des maisons. Bref, une vie « rude » que les paysans n’ont pas hésité à fuir lorsque la route goudronnée a toqué à leur porte, en 1962. Fin de l’autarcie. Le patelin s’est vidé jusqu’à atteindre 6 habitants, en 2018.
Aujourd’hui, Oulles veut croire qu’il ressuscite pour de bon. Et Stéphane Girard d’ironiser : « On ne se félicite pas assez de ne plus être le plus petit village de l’Isère depuis cette année ! »
Article issu du Dauphiné Libéré