Surfréquentation : quand la montagne paye le prix de sa popularité

Nathalie Hagenmuller, une des premières femmes guides, a décidé de quitter la vallée de Chamonix, ne supportant plus ces foules qui investissent les versants et la démesure de l’Ultra trail du Mont-Blanc. Dans les Écrins, Paul Grobel joue, lui, sur la temporalité. Expert dans l’art du pas de côté, il évite d’aller en montagne les week-ends.

Les professionnels du tourisme n’aiment pas parler de surfréquentation. Ils préfèrent évoquer des pics ou des phénomènes de concentration. Or la montagne n’échappe pas aux bouleversements de l’industrie touristique, n’en déplaise à ses nobles valeurs. Le thème était au cœur du congrès annuel du Syndicat national des guides de montagne (SNGM), couplé avec celui des gardiens de refuges, ce week-end à Samoëns (Haute-Savoie).

En montagne, qu’elle soit haute ou moyenne, ce sujet, c’est l’éléphant au milieu de la pièce. D’autant plus complexe à cerner, précise Abdou Martin, vice-président du SNGM, que certains secteurs, notamment La Bérarde (Isère), difficile d’accès suite à la lave torrentielle de 2024 , souffre de sous-fréquentation. Le refuge de Temple Écrins était quasi désert quand dans la vallée à côté, “le glacier Blanc” et “Caron”, sous la Barre et le Dôme, étaient pleins à craquer, gagnés par ces nouveaux publics pas toujours équipés en conséquence.

Gérer la fréquentation

Le sujet mérite nuance dans les espaces naturels. Il ne s’applique pas à toute la montagne et l’on manque de chiffres, rappelle le géographe Philippe Bourdeau. « Il n’y a pas de “Big Brother” en altitude et les éco-compteurs sont fragiles ». Il n’y en a pas partout et certains dysfonctionnent. Et le seuil d’acceptabilité des publics dépend des capacités du site à supporter la pression, de ses ressources et accès.

Comment trouver l’équilibre entre le trop et le pas assez ? Des indicateurs sont quand même là. La fréquentation des refuges a battu des records cette année. Et selon l’observatoire des stations de montagne, le remplissage des hébergements a encore bondi de 5 %. Depuis dix ans, Pralognan-la-Vanoise, en Savoie, a vu son activité estivale gagner 50 %.

Et puis il y a le ressenti des acteurs concernés. Dans le Mont-Blanc, les guides évoquent certains jours des bouchons d’une heure au pied de la traversée des aiguilles d’Entrèves, sur l’arête franco-italienne, photogénique en diable, ou au pied des cascades de glace de Cogne (Val d’Aoste), pratique de plus en plus limitée dans le temps. Pas facile de sortir le plan B le jour J.

La montagne sous pression

Xavier Caihol, guide et géographe, spécialiste de l’adaptation des pratiques, y voit un effet de report vers certains itinéraires quand d’autres ne sont plus praticables avec le climat. « Et dans le Mont-Blanc, avec les téléphériques, l’accès est plus rapide ». Mais ces concentrations semblent toucher tous les massifs, entre grand tour de randonnée et ascensions phares. Dans les Aravis, en Haute-Savoie, on parle de « disneylandisation » de l’arête du Doigt à la Pointe Percée, où certains songent à doubler les relais et points d’assurage, pour absorber les cordées. « Et sur les arêtes sauvages, il n’y a personne », souligne la gardienne du refuge.

Au Viso, dans les Alpes du Sud, l’itinéraire sature en août. Plusieurs gardiens de refuges, déjà pleins, se disent désemparés face à l’afflux de tentes ventouses autour. Souvent des consommateurs qui doublent le service du repas du soir, selon le gardien de Furfande, sur le tour du Queyras, où il faut réserver des mois à l’avance pour avoir une place en août. Et quand il fait mauvais, ce public s’abrite dans des refuges pas dimensionnés pour autant de monde, entre sanitaires et approvisionnement en eau. Pour la gardienne du Grand Bec en Vanoise, « l’autonomie d’avant n’est plus celle d’aujourd’hui ». Une part de ce public prend les lacs d’altitude pour des espaces de baignade et se déleste de ses déchets.

Montagne saturée

Le Tour du Mont-Blanc a vu sa fréquentation doubler depuis le Covid (60 000 randonneurs annuels), celui des glaciers de la Vanoise sature avec le bivouac. Dans le Beaufortain, les conflits d’usages avec le pastoralisme se multiplient. Alpes ou Pyrénées, les problématiques sont les mêmes.

Et les réponses ne sont pas légion : repousser les parkings, instaurer des navettes, sensibiliser les pratiquants. Et revient la petite musique de fond des quotas. Difficile à instaurer en milieu ouvert, sauf dans les sites à accès unique. L’exemple de la calanque de Sugiton (Bouches-du-Rhône), où il faut réserver son permis d’entrée en été n’est pas reproductible partout. Et le modèle de la voie normale du mont Blanc est-il souhaitable ailleurs ? Des gendarmes contrôlent les réservations aux refuges, ce qui a permis de contingenter les flux et éradiquer le camping, par arrêté préfectoral.

« Je crois à l’autorégulation. Si l’expérience est désagréable, les pratiquants auront tendance à aller ailleurs », estime Jean-Marc Vengeon, président du SNGM. La stratégie du pas de côté, toujours. Pas toujours facile à vendre quand le client veut reproduire à tout prix la photo vue sur Instagram. Et l’idée d’une montagne espace de liberté se fendille un peu plus.

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