Le parvis du téléphérique de l’aiguille du Midi est presque une salle de réunion. Ce jour de printemps, quelques grandes figures de la montagne sont là, pour une énième sortie en Vallée Blanche. Ils empruntent le câble comme certains prennent l’ascenseur pour aller au bureau, pour parfaire leur entraînement et leur condition physique. Mais ces temps-ci, les préoccupations sont plus lointaines. À quelques semaines du début de la saison en Himalaya, le choix de partir en expédition se pose pour ces professionnels de l’alpinisme. Car l’actualité internationale perturbe les projets vers les plus hauts sommets du monde.
Dans cette petite communauté des athlètes professionnels, Liv Sansoz imagine déjà un plan B pour 2026. On l’avait laissée avec le film K2 mon amour et l’ascension en 2024 du deuxième sommet le plus haut du monde qu’elle avait redescendu en parapente avec Zeb (Bertrand Roche). Aujourd’hui, la Chamoniarde a la volonté de retourner au Pakistan, mais le contexte mondial perturbe ses ambitions. « C’est un peu indécent de parler de nos projets d’expédition alors que certains perdent tout avec la guerre », s’excuse Liv Sansoz.
L’athlète observe la situation en Iran et la guerre du pétrole, mais elle s’intéresse surtout à un autre fait peu médiatisé. Depuis le 26 février dernier, le Pakistan et l’Afghanistan sont entrés en conflit ouvert. À cela, s’ajoutent des tensions en Inde avec la région du Cachemire. Ces secousses géopolitiques déstabilisent les candidats à l’aventure en Himalaya. « Avec Zeb, on a un nouveau projet avec deux volets », expose Liv Sansoz.
La quintuple championne du monde d’escalade souhaite gravir deux sommets de 8 000 mètres, « un jour pour l’un et un jour pour l’autre, en les reliant en parapente ». Le projet est déjà bien avancé pour « gravir le Gasherbrum II, puis décoller du Gasherbrum II, poser sur le Gasherbrum I, et essayer de redécoller du Gasherbrum I, ce qui n’a jamais été fait », expose la jeune femme.

Un projet sportif doublé d’un engagement humain
Il s’accompagne d’une dimension plus humaine. « On a également envie d’apporter quelque chose à la communauté des porteurs Pakistanais. En 2024, on s’est rendu compte qu’ils n’étaient pas tous très bien formés. On aimerait donc leur faire des formations, tout au long de notre expédition qui durerait deux mois. » Technique d’encordement, nœuds, secours en crevasse… « l’idée, c’est qu’à la fin de ces deux mois d’expédition, ils aient intégré toutes ces techniques et qu’ils puissent les retransmettre aux autres porteurs de leur village, qui n’étaient pas sur le camp de base avec nous ». Liv et Zeb n’envisagent pas de créer une structure, mais souhaitent agir très localement en direct. Cette partie du voyage serait soutenue par des sponsors, pour laisser sur place le matériel adéquat d’alpinisme.
Le départ au Pakistan envisagé au mois de juin est aujourd’hui plein d’interrogations, quand d’autres sont plus sereins car ils visent le Népal. Mais Liv Sansoz a encore en mémoire les événements de la nuit du 22 au 23 juin 2013, avec l’assassinat par des talibans de dix alpinistes au camp de base de Nanga Parbat au nord du Pakistan. Il y a 13 ans, elle était dans le secteur et aurait pu être directement concernée à quelques jours près.
Leur réflexion est partagée par d’autres, alors que Benjamin Védrines, parti à vélo pour le Pakistan en vue de gravir le Nanga Parbat, s’est vu contraint de revoir son itinéraire et de le rallonger par la Russie en raison des frappes en Iran. C’est au final, un peu plus que quelques tours de pédales supplémentaires !
Partir malgré tout : le choix assumé de certains guides
Jean Annequin a fait un autre choix, celui de ne pas ajourner son séjour. Le guide chamoniard vient d’arriver au Pakistan pour encadrer des clients durant trois semaines, où ils entendent skier des sommets jusqu’à 6 500 mètres d’altitude. « Moi j’ai fait le choix de venir, mais je n’ai pas fait un choix non raisonné ». Habitué aux voyages et grand connaisseur de cette région du monde, il a croisé de multiples informations pour prendre sa décision, notamment auprès d’amis sur place. « Pour moi aujourd’hui, il n’y a aucun voyant rouge, pour ne pas y aller ! »
Depuis la région de Gilgit-Baltistan, le professionnel de la montagne rappelle que le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan n’est pas comparable à l’Iran, où la guerre vise à bouleverser un régime. Il se dit loin des affrontements. « C’est un conflit de frontière, ce n’est pas un conflit de gouvernement. Où je me trouve, on n’est pas du tout concerné par la situation ». Jean Annequin a pris le parti de faire travailler l’économie locale, quand il concède que de nombreuses agences pakistanaises subissent des annulations en cascades, « mais c’est à cause du conflit iranien ».
La question des risques encourus sur place est une explication de certains renoncements d’expéditions étrangères. Le sujet des billets d’avion en est une autre. Les vols pris il y a longtemps, qui passaient par les Émirats Arabes, ont pour certains été annulés par les compagnies aériennes. Retrouver aujourd’hui des billets sur d’autres compagnies suppose aussi de rallonger le budget, parfois cinq fois plus cher.
Entre prudence et responsabilité économique
Dans l’expectative aujourd’hui, Liv Sansoz et Zeb attendent de voir, avant de basculer sur un projet plus européen cette année. « Nous, le projet nous tient à cœur, pour les porteurs et pour le défi sportif », assure l’athlète, mais elle s’inquiète d’abord pour les populations locales. Ce tourisme d’aventure, « les Pakistanais en vivent ! » D’ailleurs une mauvaise saison 2026 pourrait faire franchement grimper les tarifs l’an prochain des agences.
Jean Annequin a lui fait un autre choix. « Notre pouvoir par rapport au conflit est proche de zéro. Par contre, notre pouvoir de soutenir l’économie de pays, avec qui on a travaillé depuis des décennies, et de ne pas tourner les spatules ou les crampons dans l’autre sens parce qu’il y a des présomptions de danger, moi je pense que c’est aussi de notre responsabilité. » Sur place, il parle facilement d’amis, de copains pakistanais, et non de contacts.
Chacun fera ses choix dans ce microcosme de la haute altitude. Une chose semble certaine, la saison 2026 sur les 8 000 mètres sera moins dense que les années passées. Quelques projets pourraient passer à la trappe ces prochaines semaines.
Article issu du Dauphiné Libéré