L’ouverture de la voie “Basique” aux Grandes Jorasses , une ligne inédite de 750 mètres dans le Triolet, la répétition en solo hivernal de Divine Providence sur les contreforts du mont Blanc, l’anticyclone de la fin décembre jusqu’au 7 janvier, a suscité de nombreuses ascensions d’envergure dans le massif du Mont-Blanc.
L’alpinisme hivernal n’est pas moribond. Les mythes et des drames, telles les 342 heures dans les Grandes Jorasses de René Desmaison et la mort de Serge Goussault en février 1971, n’ont pas tué la pratique. La discipline semble même trouver un regain d’intérêt. Il y a bien plus de monde que ce que l’on peut imaginer dans les différentes parois, même les plus difficiles. « C’est cyclique, porté par certaines personnes », avance Léo Billon, alpiniste de grande renommée et membre du Groupe militaire de haute montagne.
Impossible de donner des chiffres sur une fréquentation, mais « à la première benne du matin, il y a du monde » constate le guide et himalayiste François Damilano. Et de donner cet exemple vécu cette semaine, de quatre gars sponsorisés par une marque bien connue, partis à la journée faire l’ascension de la face nord de l’aiguille du Midi, par la voie Mallory, soit 1 200 mètres à la journée juste pour s’entraîner !
« L’alpinisme hivernal, ce ne sont pas que des stars ou des performeurs qui sont sous les projecteurs des médias. Les pratiquants ne sont pas nécessairement connus », commente François Damilano. D’ailleurs les observateurs voient des cordées dans des projets plus modestes, à l’aiguille de Toule ou sur l’arête des Cosmiques. « Il y a un alpinisme hivernal qui n’est pas nécessairement de haut niveau ou de grandes difficultés, mais il faut accepter des jours courts et des froids intenses, voire, être capable de gérer une nuit en altitude en plein hiver. »
Une descente nocturne à 3 600 mètres
C’est ce qu’ont vécu deux alpinistes dans la nuit du dimanche 4 au lundi 5 janvier. Après avoir gravi une goulotte en face est, ils redescendaient à la frontale vers 20 h, le mont Blanc du Tacul. Quel que soit leur état de fatigue et alors que les refuges sont fermés à cette saison, ces montagnards devaient encore passer une nuit à 3 600 mètres d’altitude, avant de pouvoir redescendre le lendemain par le téléphérique de l’aiguille du Midi.
À La Chamoniarde, l’association de prévention en montagne, Antoine Brulport confirme l’émergence de pratiquants aguerris. « Maintenant, on a des gens qui ont un tellement bon niveau, qu’en hiver pendant les anticyclones, ils vont faire des faces nord, ils restent plusieurs nuits en montagne. » Les exemples sont plus courants qu’on ne le croit. « La semaine dernière, il y avait énormément de monde en face nord des Drus » rapporte Antoine Brulport.
« Des mecs forts, il y en a plein. On entend parler des très forts qui se professionnalisent, mais oui, le niveau alpinistique a monté », ajoute François Damilano. Léo Billon est tout aussi catégorique : « C’est moins factuel qu’un chronomètre dans un stade, mais il n’y a pas de doute, ces quinze dernières années, le niveau explose. »

L’hiver, nouvelle saison de référence
Ces adeptes de la grimpe s’adaptent surtout aux conditions. « Ce sont des voies qui avant se faisaient l’été et qui maintenant se font en hiver, parce qu’en été, il y a trop de chutes de pierres », explique Antoine Brulport, de l’association La Chamoniarde
« L’an dernier dans les créneaux de beau temps, c’était une ambiance de camping au pied des Drus, rapporte l’alpiniste professionnel du Groupe militaire de haute montagne, Amaury Fouillade. Il y avait une quinzaine de tentes. Pleins de cordées allaient dans les voies “Allain – Leininger” et “Lesueur” qui étaient des voies estivales et qui maintenant se font en dry-tooling. »
Un déficit de neige… favorable
Cette pratique, qu’est l’utilisation de deux piolets tractions et de crampons sur du rocher et de la glace, a ouvert des nouveaux horizons. « Ça permet à un plus grand nombre de pratiquer ce genre d’itinéraire. On n’est plus dans les grandes épopées des années 2000, où l’on grimpait en artif’ou en libre, sur trois à cinq jours. Maintenant c’est plus accessible, c’est moins rugueux qu’il y a une vingtaine d’années », décrypte Léo Billon. Lui a fait justement ses premières hivernales aux Drus, il y a plus de 10 ans, « cela restait restreint, maintenant, c’est une bonne école les Drus. Ça se fait bien en deux jours. »
Si la saison alpinistique se décale, l’autre explication au phénomène vécu ces trois dernières semaines, est le manque de neige fraîche ou récente. « Le ski ne présentait pas un grand intérêt, cela pousse à faire autre chose », souligne Antoine Brulport. Et même si en montagne les conditions sont assez sèches, c’est clairement un report. Le déficit de neige est même un avantage pour les goulottes. Les accès sont plus faciles. Les risques de coulée sont moins importants.
Le grand froid, avec un mercure facilement en dessous des – 15°C, reste la grande difficulté, d’autant plus si le vent s’en mêle. Pour La Chamoniarde, un mot d’ordre : « Il faut vraiment bien se protéger, parce que les gelures aux pieds ou aux mains, cela arrive plus vite que l’on ne le croit. » Le message est redonné à tous les alpinistes qui viennent s’informer à l’office de haute montagne à Chamonix.
Article issu du Dauphiné Libéré