C’est ce qui s’appelle avoir l’art du rebond : toujours un défi sous le coude. Benjamin Védrines avait prévu un printemps studieux : partir pour l’Amérique du Nord et y parfaire son anglais en grimpant dans les Rocheuses. C’était sans compter sur une rare défaillance de sa mécanique bien huilée.
Le 9 mars dernier, le Drômois, basé à Serre Chevalier, a été victime d’une déchirure de l’ischio-jambier lors d’une séance d’escalade, et a dû reporter son départ. Avec de la kiné et encore beaucoup de vélo, un mois plus tard, sa condition était au diapason de celle des versants : excellente.
Kilian Jornet et Ueli Steck pour inspirations
« Dès que j’ai remis les pieds en montagne, je me suis dit que je ne pouvais pas louper ça. » Il a donc ajourné une nouvelle fois son vol pour le Nouveau Monde. Ce sera pour le 18 mai, et une expédition en Alaska, où il ambitionne de gravir les 3 000 mètres de l’éperon Cassin, au Denali, toit de l’Amérique du Nord, en un temps record. « En attendant, je vais essayer d’apprendre l’anglais en France, en faisant de la montagne avec des Américains. »
Resté dans ses chères Alpes, c’est donc un projet d’alpinisme de vitesse qui a germé dans sa tête. On songe alors aux trilogies des plus grandes faces nord, aux années 80, au duel entre Christophe Profit et Éric Escoffier, enchaînant ces parois en 24 heures avec récupération en hélicoptère et effervescence médiatique, désacralisant l’enchaînement Eiger, Cervin, Grandes Jorasses.
Depuis, quitte à y passer plus de temps, il est de bon ton de revisiter ce défi sans moyens motorisés pour les liaisons. « Mais pour moi, c’étaient plutôt les records de vitesse dans ces faces d’Ueli Steck qui m’ont inspiré », explique Benjamin, pensant également à la traversée des « 4000 » de Kilian Jornet, qu’il avait accompagné dans les Écrins l’été dernier.
>>> Benjamin Védrines au K2 : « Ma priorité, c’était d’aller au sommet »
>>> Benjamin Védrines et Léo Billon bouclent une triple ascension folle en trois jours
>>> Vidéo : Paul Bonhomme, Benjamin Védrines et Nicolas Jean au Grand Bérard
>>> Vidéo : Benjamin Védrines a traversé le Queyras en seulement deux jours
>>> Traversée des Écrins : découvrez le film de Benjamin Védrines et Nicolas Jean

« J’ai toujours dans le coin de ma tête l’idée de me lancer dans les chronos »
Et moins de 24 heures il s’est décidé pour la trilogie. « En plus je n’avais jamais fait les voies normales de ces sommets, c’était l’occasion de les repérer, j’ai toujours dans le coin de ma tête l’idée de me lancer dans les chronos ». C’est vrai, la trilogie il l’avait déjà à son CV, mais en un mois et par les directissimes, les voies les plus dures, en 2022.
Excusez du peu. L’autre prouesse fut de trouver des partenaires. Son ami du lycée de Die Léo Billon, pour les ascensions, et leur comparse Quentin Degrenelle pour la logistique avec un van pour refuge ambulant ce qui, Védrines l’avoue, nuance le purisme de l’aventure entièrement « musculaire ».
C’est ainsi qu’il s’est élancé le 6 avril de Grindelwald à ski pour le lendemain avaler la voie Heckmair en 4h10, celle par lesquelles les pionniers ont défloré la plus grande face nord des Alpes, 1800 m de haut. « Il y avait du monde, pas moins de huit cordées, qui nous ont ralentis, c’était bien tracé, de véritables marches et la voie était très équipée ».
Une fois au sommet, Védrines dévalait le glacier d’Aletsch, le plus grand des Alpes, à ski, déployant ensuite sa voile de parapente pour atteindre la vallée du Rhône et enfourcher son vélo. Direction Zermatt et la face nord du Cervin, qu’en 1931 les frères Schmidt avaient ouverte… Après être venus de Munich à vélo !
« Le mental m’a tenu jusqu’à la fin »
Le 9 avril, Védrines et Billon grimpaient dans leurs très lointaines traces en 5h40 quand aucune cordée n’osait s’engager. Puis direction Chamonix, à ski et à vélo (120 km), pour l’ultime morceau : les Grandes Jorasses par la Colton Mac Intyre, goulotte de glace ouverte en 1976. Bien que freiné par une pharyngite qui l’empoisonne depuis le départ Védrines, aidé moralement par Billon sort au sommet en 4h20. « Je n’avais plus de voix et les jambes coupées, le mental m’a tenu jusqu’à la fin ».
En 30 minutes le duo posait les parapentes à Chamonix, ponctuant une ode à la troisième dimension, au mépris du temps qui passe. « Cette aventure m’a fait redécouvrir les Alpes sous un angle nouveau. Un kif de liberté à l’état pur, une forme de dépouillement qui donnait encore plus d’intensité aux faces ». Sans cette maudite crève, Védrines était partant pour une deuxième ascension des Jorasses. « Je voulais en remettre une couche, en grimpant la voie des Slovènes. Il y avait des conditions de fou. »
En 2011, le guide et parapentiste haut-savoyard Jean-Yves Fredriksen, avait réalisé cette trilogie en deux semaines. Coïncidence, les deux hommes se sont retrouvés l’été dernier au Pakistan, au K2, où Védrines après son record d’ascension avait réalisé le premier vol en parapente depuis le deuxième sommet le plus haut du monde. Quelques heures avant Fredriksen. Cette odyssée alpine de six jours est aussi pour Védrines une formidable démonstration : « L’alpinisme dans les Alpes n’est pas mort, avec un peu d’imagination, de passion et le courage d’inventer sa propre voie. »
Article issu du Dauphiné Libéré