Lac de Serre-Ponçon : un deuxième pont pourrait-il voir le jour ?

Les vacances de février sont pluvieuses ce matin-là à Savines-le-Lac. Mais la météo n’a pas dissuadé tous les touristes. Certes, ce ne sont pas les bouchons des beaux jours de l’été, mais le ballet des voitures est quasiment incessant. C’est peu de dire que les commerçants savinois seraient peinés de le voir cesser. Au fond, pourquoi cesserait-il ? Parce que le pont – unique passerelle au-dessus de Serre-Ponçon – n’est pas impérissable. Et que la possibilité de travaux d’envergure dans les années à venir fait germer une autre idée : et si on construisait un deuxième pont ?

« Tout le monde est contre »

« Ce n’est pas une bonne idée », estime Franco Griman, cogérant du tabac Le Savinois, au bord de la nationale. Il reprend : « Savines-le-Lac, c’est une petite ville. Même en comptant les résidences secondaires, les trois quarts de ma clientèle ce sont des gens de passage. » Pour lui, c’est le pont qui met Savines-le-Lac sur la carte. Si un autre sortait de l’eau « c’est la ville qui va mourir ».

« Tout le monde est contre », assurent Nadine et Nathalie Vaissaire, en fumant une cigarette. « Il est à nous le village », revendique Nathalie. Elle justifie : « Mon père est l’un des derniers Savinois. » De Savines, évidemment. Pas de Savines-le-Lac. Nadine reprend : « C’est la survie du village qui en dépend. Si on dévie la circulation, la commune va redevenir un village mort. » Et de prendre pour exemple Crots, Châteauroux-les-Alpes ou Saint-Crépin. « S’ils veulent tuer le village, pas de souci », ironisent les deux sœurs.

« Une nouvelle construction, en parallèle de l’actuelle »

« Je n’ai pas été saisi officiellement d’un tel projet », entame le maire de Savines-le-Lac, Victor Berenguel. Conscient que l’actuel pont n’est pas éternel, il a une solution à proposer le jour où des travaux seront nécessaires : « Une nouvelle construction, en parallèle de l’actuelle. » De quoi « protéger les intérêts de la commune », « réduire les coûts et l’incidence paysagère ». Il envisage déjà une voie verte sur une partie de la chaussée : « L’hypothèse mérite d’être mise sur la table. »

Si Victor Berenguel n’est pas franchement emballé à l’idée de voir un pont enjamber le lac ailleurs qu’à Savines-le-Lac, ce n’est pas le cas d’autres édiles. Certains sont même carrément partants pour le voir arriver sur leur territoire. « Je pense que ça pourrait mettre en lumière Le Sauze-du-Lac », estime Jacques Bonnin, premier adjoint de cette commune. Qui concède la crainte de voir son village « encore plus coupé en deux par le flux de voitures ». Ce, alors que certains GPS proposent déjà aux vacanciers de passer par là, quand la nationale est trop bouchée.

Reste qu’un pont en aval de celui déjà existant n’apparaît pas vraiment comme la solution la plus simple à mettre en œuvre.

Alors qu’entre Puy-Sanières et Crots, le lac est étroit par endroits. « Nous, ça ne nous dérangerait pas, assure Bruno Paris, le maire de la première commune. On nous a déjà proposé cette éventualité il y a 30 ans. » Une infrastructure quasiment indolore pour le village, situé loin de la côte. Jean-Pierre Gandois, son homologue d’en face, se projette aussi : « Il faudrait définir les modalités, mais pourquoi pas. » Le maire est tout de même conscient qu’un projet comme celui-là se chiffre en dizaines de millions d’euros : « Et vu les finances de l’État… »

Pas de travaux avant les JO, annonce l’État

La photo souvenir publiée dans le journal du Département à l’époque fait apparaître quatre hommes aux larges sourires : Jean-Michel Arnaud (sénateur des Hautes-Alpes), Jean-Marie Bernard (président du Département), Marcel Cannat (vice-président en charge des routes) et Patrice Vergriete. On est en avril 2024, ce dernier est encore ministre des Transports. Et il reçoit la délégation haut-alpine pour évoquer les Jeux olympiques et les nécessaires aménagements routiers qu’ils induisent. Mais pas seulement. « Il a aussi été question d’affiner le transfert du réseau routier national au Département », se souvient le sénateur. Qui se rappelle aussi des questions soulevées autour du pont de Savines-le-Lac, actuellement géré par l’État. « Globalement, l’idée défendue par le conseil départemental c’était de dire “on a des réserves sur le pont. Dans quel état est-il ?” », se souvient le parlementaire.

Une opération à « 20 ou 30 millions d’euros »

Qui se souvient aussi que Patrice Vergriete était en possession d’une « note technique » à ce sujet. Note que les élus n’ont pas pu consulter. « Au cours de la discussion, le ministre a dit qu’il fallait prévoir de refaire le tablier du pont », se souvient Marcel Cannat. Un élément majeur du pont – c’est celui sur lequel les voitures roulent – dont la réfection devrait coûter « 20 ou 30 millions d’euros », jauge l’élu. Sans compter que – toujours selon Marcel Cannat – les travaux nécessiteraient « un an et demi de coupure de la route, sur les deux voies ». De quoi lui laisser à penser qu’il vaudrait mieux « étudier une autre solution », comme « faire un pont supplémentaire ».

Depuis avril, deux ministres ont succédé à Patrice Vergriete. Actuellement, Philippe Tabarot occupe le poste. Via son service de communication, l’ancien vice-président de la Région Paca annonce que si des “travaux complets de régénération du pont” sont prévus, “ils ne présentent pas de caractère d’urgence […] et seront réalisés après 2030”, afin de limiter la gêne pendant les Jeux olympiques.

Par ailleurs le ministère indique que lors de la dernière inspection du pont – en 2019 – sa structure était en bon état apparent mais “un entretien spécialisé pour prévenir d’une dégradation à court ou moyen terme” est nécessaire pour certains éléments. Travaux déjà réalisés en 2022 et 2023. Le gouvernement annonce aussi que “des scénarios d’adaptation de l’ouvrage sont actuellement à l‘étude, en particulier pour permettre la circulation des modes doux”.

Jean-Claude Pavie. Photo Le DL/Baptiste Labarre
Jean-Claude Pavie. Photo Le DL/Baptiste Labarre
« La commune a déjà beaucoup donné, elle ne peut pas subir une deuxième peine »

Avant d’évoquer la possibilité d’un deuxième pont Victor Bérenguel, le maire de Savines-le-Lac, a tenu a faire un rappel historique. «  Savines, dans les années 1960 a été rasé pour le bien national , entame l’élu. Il a fallu beaucoup de temps pour que la commune refasse surface. La commune a déjà beaucoup donné, elle ne peut pas subir une deuxième peine. »

La première peine de Savines, Jean-Claude Pavie l’a vécue en direct depuis la fenêtre de sa maison d’enfance. « Notre maison était juste à côté de la deuxième pile du pont », explique le septuagénaire. La construction du pont a commencé avant la mise en eau du lac, alors le petit Savinois a vu le pont apparaître pierre après pierre. Il en garde deux anecdotes : « Une nuit, une benne à béton d’un ou deux mètres cubes s’est décrochée et est tombée juste devant la maison. On a eu sacrément peur. Une autre fois, c’est un câble du tablier qui a rompu, et qui est venu fouetter la maison. »

« J'y pense en permanence »

« Ce chantier, ce n’était pas rien », assure Jean-Claude Pavie. Parole d’homme qui a passé sa vie dans le BTP et qui construit encore des maisons pour occuper sa retraite. Est-ce qu’il pense à sa maison d’enfance en passant sur la deuxième pile du pont ? « J’y pense en permanence, confie le septuagénaire. Ça m’a marqué. » Comme ça a marqué toute sa famille, plus encore son grand-père : « Je dis toujours que c’est EDF qui l’a tué. »

L’homme du BTP sait que rien n’est éternel. Que le pont qu’il a vu sortir de terre a 60 ans et que « dans 40 ans il sera dans un triste état ». « Ils seront bien obligés de faire un deuxième pont », estime Jean-Claude Pavie. Il aurait même déjà dû commencer, « quatre ou cinq piles par an, l’hiver quand le niveau du lac baisse ». Il conclut : « Mais où trouver les crédits ? »

Article issu du Dauphiné Libéré

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