Dans l’ombre austère de la face nord de la pointe Raphaël Borgis, au fond du bassin d’Argentière, une nouvelle page s’écrit à coups de piolets. Après “Les Barbares” en 2003, puis les ouvertures coup sur coup des “Barbares 2” et “Barbares 3” par Léo Billon (encordé avec Amaury Fouillade, puis Enzo Oddo) en février 2025, d’autres alpinistes talentueux sont venus prolonger l’histoire de la conquête de la paroi du fin fond du bassin d’Argentière. Mais ici, rien d’un triomphe éclair puisqu’il aura fallu cinq tentatives et plus d’un an d’efforts pour venir à bout de “Les Berbères”, aussi appelée “BB4”, sans doute l’une des voies les plus techniques du massif du Mont-Blanc.
À l’origine du projet, Esteban Daligault embarque Symon Welfringer et Baptiste Obino dans une ligne directe au cœur de ce qu’ils appellent un bouclier déversant. Très vite, la face impose sa loi. « Ils ont buté dans le bouclier, ça ne passait pas, même en tirant sur les coinceurs ou pitons que l’on utilise pour l’escalade dite artificielle », raconte Virgile Devin, appelé en renfort lors d’une seconde tentative.
Tous comprennent qu’ici, la progression ne sera ni rapide, ni linéaire. Dès lors, l’objectif est de grimper petit à petit toutes les longueurs techniques de cette nouvelle ligne en l’équipant pour les regrimper « en libre », c’est-à-dire sans se servir des potentielles nouvelles prises apportées par l’escalade artificielle. Deux nuits en portaledge, des sacs lourds, des rappels incertains… La face use les corps autant que les esprits.
La troisième tentative dans ce glaçon où sévit souvent le foehn marque un tournant. Le passage le plus difficile que les grimpeurs cotent M11, soit un degré de difficulté encore jamais utilisé, est libéré. Mais la météo balaye l’élan. Des coulées de neige, des cordes coincées puis sectionnées… Le groupe doit redescendre. Mais battre en retraite vire à l’épreuve. La quatrième tentative, elle, échoue à deux longueurs du sommet. Cette fois, c’est le mental qui cède. « Je n’avais plus envie d’être là », admet Virgile Devin, lucide sur la fatigue accumulée et le risque omniprésent.
Quand la réussite tient à un fil
Il faut finalement attendre le 18 avril pour que la montagne desserre l’étau. Par une approche détournée, Esteban Daligault et Symon Welfringer reviennent, enchaînent les dernières longueurs et bouclent enfin l’itinéraire. « La joie n’était pas celle de la performance brute, mais celle d’avoir enfin vécu une journée simple », résume Esteban. Une conclusion presque apaisée après une année de « claques à répétition ».
La voie, elle, reste à enchaîner intégralement du bas. Mais avec un terrain constamment déversant, exigeant, peu protégeable et une cotation inédite, ces “Berbères”-là ne sont ni les plus accessibles, ni les plus hospitaliers. Seuls d’autres très forts grimpeurs pourront, eux aussi, espérer planter leurs lames de piolets tout au long de cette nouvelle voie.

Transmission, innovation et nouvelle dynamique
Outre l’exploit que représente l’ouverture d’une voie d’une difficulté probablement inédite, “Les Berbères” raconte aussi un passage de témoin. « C’était la première fois que je m’encordais avec des grimpeurs plus jeunes », confie Symon Welfringer. D’abord sceptique, il évoque finalement « des rencontres puissantes » et une évolution du niveau « à toute vitesse ».
Dans cette face devenue, ces deux dernières années, un laboratoire, les styles se mélangent avec des alpinistes qui grimpent piolets en main mais parfois chaussons aux pieds. Une hybridation qui traduit une mutation en cours. « Les jeunes talents de la montagne nous poussent à nous réinventer, à encore progresser et explorer », résume l’alpiniste et météorologue Symon Welfringer , heureux que des massifs aussi parcourus que celui du Mont-Blanc devienne toujours des terrains d’aventures pour ceux qui ont encore envie d’expérimenter.
Article issu du Dauphiné Libéré