Il y a des façons plus banales de refermer une année. Et puis il y a celle-ci. Du 26 au 30 décembre, les quatre alpinistes français Léo Billon, Nicolas Jean, Enzo Oddo et Amaury Fouillade ont offert aux Grandes Jorasses une nouvelle ligne. Une voie ouverte en plein cœur de l’hiver, dans la face nord de cette muraille de 1 200 mètres.
Nommée “Basique” par les quatre grimpeurs qui l’ont dessinée avec leurs crampons et piolets, cette ligne d’une raideur extrême part de la base de cette paroi légendaire pour déboucher à l’un de ses sommets, la pointe Whymper haute de 4 184 mètres d’altitude.
L’idée trottait depuis longtemps dans la tête de Léo Billon. En butant une première fois dans l’ascension de la directe de l’Amitié, une voie voisine réputée très difficile, l’alpiniste membre du Groupe militaire de haute montagne (GMHM) avait repéré un potentiel autre itinéraire. « En redescendant en rappel, on est passé dans du très bon rocher. Ça m’a intrigué », raconte cet habitué des Grandes Jorasses. Un projet naît alors dans la tête de celui qui confirme ses premières impressions en retournant dans la directe de l’Amitié avec Benjamin Védrines et Sébastien Rattel en février 2022.

« C’était le régime parfait pour digérer le repas de Noël »
Aux yeux de ces grimpeurs d’exception, aussi exigeante soit-elle, la Directe laisse parfois le sentiment de « s’échapper par le plus facile ». « Même s’il y a des longueurs très dures, ça reste une succession de rampes », analyse celui qui a convaincu Nicolas Jean, Enzo Oddo et Amaury Fouillade de le suivre dans ce projet d’ouverture de fin d’année. « À nos yeux, c’était le régime parfait pour digérer le repas de Noël et faire de la place pour celui du Nouvel An », plaisante le quatuor venu défier « les boucliers les plus raides » du secteur.
Basique naît ainsi entre les voies Eldorado et la Directe, dont elle s’éloigne d’une soixantaine de mètres. Les deux voies partagent une longueur clé, avant que la nouvelle venue ne bifurque franchement sur la droite, empilant des longueurs soutenues, jusqu’au sommet des Grandes Jorasses.
« On a déjà donné le topo à d’autres énervés »
Après un bivouac au pied de la paroi et trois nuits dans la face, suspendus sur des portaledges légers et sous de petites tentes, les organismes sont éprouvés par des températures de plus en plus glaciales et des journées de seulement huit heures. Des difficultés qui se manifestèrent dès le départ avec une rimaye surplombée d’une pente trop chargée en neige. « On a dû redescendre et rechausser les skis. Contourner cet obstacle nous a pris trois heures, ça ne partait donc pas très bien », reconnaissent ces conquérants de l’inutile.
Mais le rouleau compresseur se met en marche. L’un grimpe en tête sans sac, les autres s’attellent à hisser le matériel. Les longueurs s’enchaînent vite. « Cette ouverture, c’est une superbe entreprise collective », résume Billon. Le 30 décembre, entre 9 et 10 heures, la cordée sort au sommet. Juste à temps. Deux jours plus tard, le vent du nord balaie la face, avec des rafales à 70 km/h et une chute brutale des températures.
“Basique” est ouverte. Reste désormais à la grimper en libre, c’est-à-dire sans utiliser des pitons ou des coinceurs pour venir à bout de certaines difficultés. « D’autres le feront, on a déjà donné le topo à d’autres énervés », assure Léo Billon, heureux d’avoir mené à bien cette entreprise. « Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu de nouvelle voie ici. Ouvrir dans cette face mythique, ça reste un super accomplissement », conclut ce prodige de la verticalité, ravi d’avoir transformé, une fois encore, ce mur d’ombre et de glace en terrain d’invention. Et rappeler au passage que les Jorasses, décidément, n’ont rien perdu de leur pouvoir d’attraction.
Article issu du Dauphiné Libéré