Juché sur son vélo, Benjamin Védrines revient de l’entraînement. Il rejoint l’appartement familial de Briançon où nous le rencontrons, dix jours après son retour du Népal. Aujourd’hui, il se sent « fatigué ». L’expédition qui l’a mené en haut du Jannu Est, avec l’Ubayen Nicolas Jean, laisse des traces.
Il s’agit de la première ascension mondiale du Jannu Est (7 468 mètres), dans la région du Kangchenjunga. Ils ont atteint le sommet sans oxygène, sans corde fixe, ni porteurs d’altitude, le 15 octobre 2025.
S’en remettre ? « Ça va prendre du temps ». Chaque aventure coûte. « Ce sont des expéditions qui puisent vraiment au fond de nous. Le voyage en lui-même puise de l’énergie », ressent-il.
L’ascension a pris au duo, cinq jours du camp de base au camp de base, et trois jours dans la face. Ils ont franchi un mur de glace et de roche haut de 2 300 mètres.
« C’est un peu comme un mec qui fait un triathlon, tu y laisses des plumes. Et tu n’en fais que deux par an. » Comme lors de son ascension du K2, l’enfant du Diois estime qu’il va lui falloir « deux à trois mois pour retrouver de la fraîcheur. Je suis en miettes, mais j’arrive à avancer. Les matins sont durs. Il faut que je me laisse du temps. »

Le poids de l’exploit
Les conséquences ne sont pas seulement physiques. « Psychologiquement aussi, c’est difficile. Je suis assez perturbé. Il y a un contraste saisissant. Là-bas, il n’y avait pas de bruit, on vivait la routine du camp de base. Puis tu reviens ici et tu as une masse d’actions à mener, une actualité forte, une charge mentale à assumer, beaucoup de choses qui m’empêchent peut-être de savourer pleinement. »
Il se rappelle cette ascension de la face nord du Chamlang (Népal), en 2021, alors qu’il n’était pas encore alpiniste professionnel. « J’étais revenu, je m’étais baladé peinard, j’avais profité pleinement. Aujourd’hui, c’est la deuxième tempête », celle des sollicitations, après l’exploit au Jannu Est.
Il représentait l’un des derniers grands sommets encore vierges de l’Himalaya. Il a résisté pendant des décennies aux meilleures cordées du monde. Par conséquent, Benjamin Védrines se retrouve dans de nombreux médias. Il vient aussi de sortir deux livres et un film sur son ascension au K2 va être diffusé.
L’alpiniste est devenu professionnel il y a trois ans. « C’est le prix à payer pour pouvoir partir longtemps avec une certaine liberté. » Le Briançonnais se voit comme « un chef d’entreprise ». « J’ai des choses à créer, des projets à monter, il faut prendre rendez-vous avec des producteurs, il y a plein de choses cachées à gérer derrière ces ascensions. Il n’y a pas uniquement l’entraînement sportif. »
Viser l’impossible
Pour lui, le Jannu Est représente « l’ascension la plus dure et aboutie. C’était inexploré. C’était difficile alors que j’étais en forme ; difficile physiquement, techniquement, il fallait que la météo soit bonne, qu’on ne soit pas malades. C’est comme si tu visais les Jeux olympiques. Tu as une période pendant laquelle tu t’entraînes, nous, on s’est entraînés pendant un an. Mais, tu n’as pas de date précise. Et quand tu l’as, une semaine avant, tu n’as droit qu’à une chance. Il y avait une seule période dans l’année où c’était “grimpable” (sic). Il faut être là, il faut être prêt. Certains cherchent ça pendant des expéditions ».
Il existe une petite part de chance, estime-t-il. « Mais il faut la provoquer. » L’alpiniste briançonnais rappelle l’importance de l’« aventure humaine » et la présence de son équipe technique. « On a créé cette équipe depuis le début. C’est une réussite car cela va au-delà de l’entraînement physique. La réussite, ce n’est pas que des muscles. »

L’écho d’un exploit
Pour cet exploit, Benjamin Védrines a reçu des félicitations de ses pairs. « Dans ce milieu-là, ce n’est pas souvent. On n’est pas nombreux à comprendre ce que représente cette ascension. C’est un message qui a presque plus de valeur que si j’en recevais un du président de la République.Si cette ascension reste dans les annales, et je pense que ce sera le cas, c’est que ça a touché au-delà de la communauté montagnarde, grâce aux images qui ont été ramenées. »
« Cette montagne a quelque chose, un esthétisme puissant, mystique, qui a participé au buzz. Oui, il y a eu des moments de peur et de doute, notamment au camp de base, poursuit-il. On est tellement conscients des risques. Mais j’aime explorer mes propres limites, faire face à mes peurs, l’intensité du voyage, les aventures humaines, la préparation sportive et mentale, monter un projet de A à Z, trouver des solutions. Ce sont les montagnes russes émotionnelles, un projet sur lequel on met toute notre énergie, tu penses tous les jours à ça. L’histoire commence bien avant le début de la face… »
Article issu du Dauphiné Libéré