« C’est incroyable, c’est tellement rare de voir ça. En cinq années d’observations, c’est la première fois que j’observe ça » lance Adrien Petit, venu d’Annecy pour cette grande occasion. Il est équipé d’un appareil photo avec un imposant zoom. « On est contents, on a assisté à l’accouplement » confirme Pauline à ses côtés.
Elle a installé sa longue-vue, au milieu d’un pré, sur les hauteurs d’Aillon-le-Jeune dans les Bauges. « C’était inattendu. Il y a 15 jours, pour le faucon pèlerin on n’avait rien vu. Là, au bout de dix minutes c’était parti ! Ils nous ont gâtés. Ils ont été très démonstratifs pendant une heure non-stop », s’enthousiasme Richard Cousin, naturaliste du Parc naturel régional des Bauges.
L’événement du jour, qui a déclenché des « Ah ! » et des « Oh ! » en pleine montagne, on le doit à une couple d’aigles royaux. Il y en a dix dans les Bauges. Celui-là est niché du côté de la Buffaz, à 1 500 mètres d’altitude. Un groupe de naturalistes, parapentistes et ornithologues ont les yeux rivés sur un arbre au pied d’une falaise. On peut assister aux prémices de l’événement à l’œil nu. Pour voir l’accouplement, en revanche, il faudra être équipé, jumelles obligatoires et émotion en option.
Commençons par les préliminaires, c’est Richard qui donne l’alerte à tous
Commençons par les préliminaires : c’est Richard qui donne l’alerte à tous avant de vite noter l’heure sur son carnet. « Là, une parade nuptiale, ils festonnent, regardez ! » Branle-bas de combat. Chacun cherche un indice visuel. « Tu vois la grosse falaise à droite ? Il y a un petit nuage transparent à gauche. Les oiseaux sont dans la partie de ciel bleu au niveau de la crête. » Richard joue les guides avant d’expliquer : « On dit qu’ils festonnent quand ils font un vol en cloche avec des piqués. Le mâle est en démonstration devant la femelle. »
Puis tout s’enchaîne, Arnaud, ornithologue amateur est là comme observateur. Horaire, attitude, sens, direction, il note tout et appelle une autre équipe postée dans une vallée différente pour observer le comportement des aigles royaux. « Nous sommes neuf équipes sur tout les massif des Bauges, chacune à un endroit où le nid d’un couple a été identifié. Cette identification est le fruit de nombreuses heures d’affût. C’est un travail qui est fait depuis 40 ans. On est tous répartis le même jour au même moment pour faire un comptage fiable et éviter de compter deux fois le même aigle. »
Silence. Un ange passe dans la montagne. Au sommet de la Buffaz, le mâle vient de se poser sur la femelle. Pendant 15 secondes il bat des ailes puis s’envole. La femelle reste posée pendant 15 minutes, dans la neige, au soleil. « C’est un accouplement ! » confirme Richard. Quand la nature sauvage émerveille. Tout le monde est ému et imagine déjà les œufs dans leur nid. Suspense.
On peut compter sur Richard, ou ses collègues, qui repassera chaque semaine pour observer si la femelle couve. « Notre victoire c’est quand l’aiglon s’envole du nid. Nous n’avons pas eu cette chance l’année dernière », regrette-t-il. En attendant, c’est validé, la bulle de quiétude de la Buffaz est activée, prière de ne pas déranger les amoureux. « Moins on les dérange, plus la reproduction a des chances de marcher. »
Ce couple d’aigles royaux observé à la Buffaz, sur la commune d’Aillon-le-Jeune a une particularité. « Sur les dix couples répertoriés dans les Bauges, c’est le seul qui a choisi de nicher dans un arbre. Tous les autres ont installé leur nid en falaise. C’est exceptionnel et on n’a pas trouvé d’explication », avoue Richard Cousin, naturaliste du Parc naturel régional des Bauges.
L’autre originalité de ce couple est d’avoir choisi un flanc de montagne orienté à l’ouest. « Habituellement, ils nichent sur des versants orientés au nord. » Sachant que chez l’aigle royal, c’est la femelle qui décide de l’endroit où elle va nicher, et que le mâle l’aide à la construction, on peut en déduire que la femelle de ce secteur a un caractère bien trempé et des idées originales. De là à dire qu’elle est à l’ouest…
Une année 2025 catastrophique pour la reproduction des aigles royaux
Dernière spécificité très baujue de ces aigles royaux : ils n’ont pas tous l’instinct caïniste propre à leur espèce. En théorie, sur une nichée d’aiglons, seul le plus fort survit et supprime les autres. D’où le caïnisme qui vient de Caïn, ce personnage de la Bible qui a tué son frère Abel. Mais en pratique, en 2023 deux nids ont élevé deux aiglons. « C’était une année exceptionnelle, neuf aiglons étaient nés au total contre une moyenne de trois ou quatre par an. Par contre, 2025 a été catastrophique car nous n’avions observé aucune naissance. On ne s’explique pas cet écart. Espérons que 2026 sera une bonne année », confie Richard Cousin.
Article issu du Dauphiné Libéré





