Est-ce que l’activité du ski a été croissante ces dernières au niveau mondial ?
« Les années post-Covid sont meilleures que la moyenne quinquennale d’avant le Covid. Cela veut dire que nous avons, globalement, une augmentation de la fréquentation même s’il peut avoir des hauts et des bas. Ces observations démontrent aussi clairement que ce n’est pas un marché descendant comme certains l’avaient annoncé en disant que les stations de ski ne se remettraient pas du Covid. »
« Il y a très peu de pays, comme la Russie et la Chine où il peut encore avoir une croissance »
Cette augmentation de la fréquentation peut-elle se poursuivre ?
« Il y a très peu de pays, comme la Russie et la Chine où il peut encore avoir une croissance. Mais celle-ci compense la perte sur d’autres marchés comme au Japon et en Corée du Sud. C’est finalement un jeu à somme nulle. Pourtant, sur les grands marchés du ski dans les pays alpins et aux États-Unis, des stations ont annoncé des records de fréquentation, notamment en France, ces dernières années. Cela montre que le marché, même mature, n’est pas en fin de course en restant dynamique. »
Comment expliquer ce dynamisme post-Covid ?
« Il y a le désir de reprendre des sports en plein air dans un cadre relativement serein. Quand il y avait encore cette crainte du Covid, on se disait qu’en skiant sur des pistes et en n’étant pas enfermé dans une salle, on ne risquait pas trop de l’attraper. Et, à cause des restrictions de voyage, une partie de la clientèle a renoué avec les stations locales. Cette tendance est partiellement restée. »
Quelles sont les autres explications ?
« En Amérique du Nord et en Suisse, les forfaits saison et multistations, vendus à l’avance à des prix intéressants, connaissent une véritable dynamique. Ils ont peut-être incité les gens à skier davantage dans ces stations. Typiquement en Amérique du Nord, où un certain plafond de forfaits vendus a été atteint, ou le « magic pass » en Suisse, toujours en progression, qui a atteint la dernière saison plus de 300 000 forfaits vendus, permettant l’accès à plus de 100 stations de ski. Au final, entre les États-Unis et la Suisse, cela pèse aussi un peu sur la fréquentation mondiale, avec quelques millions de journées skieurs supplémentaires. »
Ce type de forfait existe-t-il d’autres pays ?
« Il y a des équivalents en République tchèque et en Slovaquie ou encore en Scandinavie avec chez SkiStar. Mais cela reste timide dans d’autres pays, à part certaines stations françaises et italiennes qui sont rentrées dans le « magic pass » (comme Le Grand-Bornand et Praz de Lys-Sommand en Haute-Savoie, NDLR). »
« Ce fut une illusion de penser qu’on allait attirer des millions de Chinois »
D’autres offres se sont-elles développées ?
« L’autre tendance est le prix dynamique. Celui-ci évolue en fonction de l’offre et de la demande. Il est désormais présent dans plus de 50 % des stations en Suisse avec des variations qui peuvent aller de 10 à 30 %. En France, cela n’existe pas encore à part, à ma connaissance, Val-Cenis. »
Des quotas pourraient-ils être instaurés par des stations pour améliorer l’expérience de la clientèle ?
« Certaines l’appliquent déjà mais c’est rare. Comme dans d’autres secteurs, il est normal d’avoir des jours de surfréquentation. Les stations ne peuvent pas être aménagées sur la base de quelques journées de pointe. Il y a obligatoirement des files d’attente à certaines périodes de la saison mais c’est très limité. Et si vous proposez des forfaits VIP pour éviter d’attendre au télésiège, ces clients retrouveront de toute façon la foule sur la piste. »
La montée en puissance du ski en Chine se confirme-t-elle ?
« La Chine a connu un élan assez fou avant le Covid et les Jeux olympiques de 2022. Cette croissance a été mise en pause pendant quelques années. Désormais, la question est de savoir si on va repartir sur la même trajectoire ou celle-ci sera plus modeste après la crise sanitaire. Nous n’avons pas encore assez de recul pour le savoir. »
Cette nouvelle clientèle de Chine constitue-t-elle un potentiel pour les stations de ski de l’arc alpin ?
« Quand il y a eu ce boom il y a dix ans, ce fut une illusion de penser qu’on allait attirer des millions de Chinois. Ça ne s’est pas passé comme ça même si certains viennent skier dans les stations alpines. Les flux de skieurs transcontinentaux demeurent limités et le resteront. »
« Le ski souffre des problèmes de géopolitique »

Quelles ont été les conséquences de la guerre entre la Russie et l’Ukraine ?
« Le ski souffre des problèmes de géopolitique, notamment celui-ci. Certaines stations, comme Courchevel ou celles d’Andorre, avaient la réputation de recevoir des Russes qui dépensaient beaucoup d’argent, surtout dans les hôtels et les bars. Cette clientèle a disparu. Cette tendance était déjà observée avant la guerre avec la perte du pouvoir d’achat du rouble. L’autre conséquence est que ça stimule l’industrie des fabricants de matériel de ski en Russie. Ils sont aussi en train de fabriquer leurs propres remontées mécaniques ou de les acheter aux Chinois alors qu’avant, ils importaient beaucoup de l’Europe. La Russie et la Chine deviennent ainsi de plus en plus autonomes sur le marché du ski. »
La clientèle du ski se renouvelle-t-elle ?
« Ça fait très longtemps qu’on dit qu’il y a un problème de renouvellement des clientèles. Si les jeunes générations skient, elles ne viennent pas suffisamment dans les stations pour créer une dynamique. Même quand il y a une croissance démographique, comme en Suisse, il n’y a pas d’augmentation de la clientèle. Cela démontre clairement qu’en Occident, une partie des nouvelles générations n’ont pas forcément la culture du ski, ce qui peut constituer une barrière. Par ailleurs, en Occident, la classe moyenne, qui pratique beaucoup ce sport, devient moins nombreuse et a un pouvoir d’achat qui diminue. Sans compter qu’auparavant des aides publiques et des actions dans les écoles permettaient aux gens d’accéder au ski. Ce qui n’existe pratiquement plus aujourd’hui. Enfin, la concurrence d’autres activités n’était pas aussi forte durant l’hiver. Par exemple, les parcs d’attractions sont désormais ouverts durant les vacances de Noël et de février. »
« Le réchauffement climatique et les aléas de l’enneigement ont rendu nécessaire d’avoir un meilleur équilibre entre hiver et été »
Mais, désormais, de nombreuses stations ouvrent de plus en plus durant la période estivale…
« Elles le font dans une logique intelligente. Il faut se rappeler qu’au début du siècle passé, le tourisme de montagne était un tourisme d’été. Puis, il y a eu ce mouvement de balancier pour passer complètement à un tourisme d’hiver. Or, investir dans des remontées mécaniques qui coûtent cher et ne les utiliser que pendant quatre mois constitue une aberration économique. Le réchauffement climatique et les aléas de l’enneigement ont rendu nécessaire d’avoir un meilleur équilibre entre hiver et été. On se rend aussi compte qu’avec les nouvelles compositions familiales, l’intérêt est de proposer d’autres activités que le ski. L’ensemble permet aussi de mieux rentabiliser de lourds investissements. »

Le réchauffement climatique change-t-il complètement la donne pour les stations ?
« Pour l’instant, le changement climatique n’est pas une menace existentielle pour les stations de ski et leur fréquentation. Je pense que cela le restera dans les dix à vingt années qui viennent. On observe une résilience des grandes stations qui continuent de tourner. À basse altitude, c’est différent. Des téléskis, installés dans des champs et désormais trop coûteux pour être utilisés un mois dans l’année, disparaissent mais l’impact est insignifiant sur la fréquentation globale. Une étude récemment fortement médiatisée évoquait qu’à +2 °C de réchauffement, plus de 50 % des stations européennes pourraient être exposées à un risque élevé de manque de neige. Mais ces résultats doivent être interprétés avec prudence et ce n’est jamais chiffré en termes de volume de ski. Par exemple, en Suisse, on pourrait fermer 50 % des stations mais la fréquentation globale ne baisserait que de 5 %. »
Les Jeux olympiques d’hiver, comme ceux des Alpes françaises en 2030, peuvent-ils avoir un effet catalyseur ?
« Dans un marché mature comme celui de la France, je ne le pense pas. Les seuls pays, qui ont accueilli les JO d’hiver et qui ont vu un engouement, sont la Russie et la Chine car le marché du ski était émergent. En revanche, en Corée du Sud, la fréquentation avait commencé à baisser avant les Jeux et la baisse s’est poursuivie pendant et après. »
« Le transport est le boulet que le ski traîne »
Mais un tel événement peut-il être une opportunité pour mener des mutations ?
« Il y a un phénomène de mode lorsqu’un sommet est organisé, on parle de « montagne qui se réinvente ». Or, les acteurs de la montagne évoluent tout naturellement comme n’importe qui gère bien son affaire. Bien sûr, on ne doit pas forcément continuer de faire les choses de la même façon aujourd’hui que vingt ans en arrière. »
Les JO peuvent-ils dynamiser des projets structurants comme les ascenseurs valléens ?
« Oui, sans aucun doute. Par rapport à la Suisse, où 16 des 20 plus grandes stations sont connectées au rail, la France est très en retard. Or, quand on parle de développement durable et d’accès aux stations pour les jeunes générations, le transport est le boulet que le ski traîne. Cela passe par de bonnes connexions entre le rail et les remontées mécaniques, comme à Bourg-Saint-Maurice avec le funiculaire et, récemment, à Saint-Gervais-les-Bains avec la télécabine qui part du Fayet. »
Article issu du Dauphiné Libéré