De l’Himalaya au Vercors, Jérémy Bigé : « Il faut trouver le temps de se perdre »

C’est comme si les falaises du Vercors au pied desquelles il a grandi depuis l’âge de trois ans l’avaient aspiré. « Tu as envie de voir de l’autre côté et une fois que tu y es, d’aller encore au-delà ». Fils de Parisiens venus vivre dans les Alpes, à Saint-Paul-de-Varces, Jérémy Bigé, a prévenu. Ok pour nous guider dans le jardin où est née sa vocation pour les chemins oubliés et les sentiers du vertige. À condition de brouiller les pistes. On gagne dans ses pas une vire où se perche une cabane secrète dont la paroi est le mur porteur.

On en taira le nom pour éviter de rameuter les foules de YouTubeurs risquant de profaner la carte postale. Son truc à lui, parcourir des milliers de kilomètres là où personne ne va. Sitôt la saison de ski terminée, cet ancien compétiteur du GUC, moniteur ESF aux Menuires, honore plus son diplôme d’accompagnateur en montagne que celui d’ingénieur à Grenoble. Passant son temps hors sentiers battus, reliant sentes oubliées, chemins noirs et vagues traces GPS de prédécesseurs qui n’échappent plus aux applis de géolocalisation.

Jérémy Bigé a publié Fils du vent aux éditions Glénat. Il raconte trois mois de marche à travers les hauts plateaux d’Asie centrale, seul. Photo Benoît Lagneux
Jérémy Bigé a publié Fils du vent aux éditions Glénat. Il raconte trois mois de marche à travers les hauts plateaux d’Asie centrale, seul. Photo Benoît Lagneux

Dans les marges des cartes

Le versant où il nous guide, dense forêt de buis, a été surnommé la jungle. On n’est pas à Bornéo, mais sur les hauteurs du Drac. Et sa philosophie est la même : s’écarter des voies balisées pour voir la nature autrement. Pour le guider ? Données satellites, vieilles cartes et… l’instinct. Dans son sillage, on saisit mieux la démarche de cet aventurier qui, loin de se lamenter de la réduction à portion congrue des terres inconnues, fouille les interstices des courbes de niveaux. Fidèle à ce principe, le marcheur, souvent solitaire, a réalisé en 2022, la première traversée intégrale de l’Asie centrale. « Une exploration du vieux monde. Celui des caravaniers des routes de la soie, des nomades, des missionnaires soviétiques et britanniques envoyés reconnaître au siècle dernier les zones blanches de la mappe monde. Ce qu’ils m’ont inspiré n’est pas une promenade bucolique en terre limousine. »

En trois mois, il a tracé une voie inédite pour traverser les Tian Shan, les monts Célestes, reliant Karakol au Kirghizistan, à Douchanbé, capitale du Tadjikistan, 2000 km et 90 000 m de dénivelé « abattus à coups de semelle », éclairé par la cartographie soviétique et les explorateurs d’autrefois. La Suisse Élia Maillard en tête. Or la plupart de ces axes ont été effacés par le temps et le climat. Ce qu’il subsiste de traces, il lui a fallu les relier en franchissant canyons, hauts cols infréquentés et zones encore vierges où le blanc s’étend sur la carte. « Résoudre l’énigme géographique, lire les nervures des crêtes, démêler les reliefs, imaginer les chemins de transit empruntés il y a des centaines d’années ».

Ce qui l’anime ? « Une quête de liberté. Je simplifie mon rapport au temps et aux choses. Je pars avec un tout petit sac à dos. Une vingtaine d’objets. Et j’en appelle à mes ressorts vitaux ». L’arpenteur sponsorisé par la Guilde européenne du raid, détaille un viatique de base qui tient en 30 litres pour 5 kilos dont il a retiré les armatures et coupé les sangles, traquant le moindre gramme ou centimètre carré : brosse à dents sans manche, Opinel à lame de 2 cm et une bâche pour toile de tente qu’il dresse à l’aide de ses bâtons, un morceau de savon. Enfin un mini panneau solaire de 71 g sans coin pour recharger son téléphone… Qui veut voyager loin sait ménager sa monture. « La marche du grand dépouillement » sourit notre randonneur de l’extrême, le regard illuminé de ces nuits aux millions d’étoiles, entre bivouacs improvisés et nuits sous yourte.

De cette épopée en 2022, il a fait un film qui a cartonné dans une centaine de festivals jusqu’au prestigieux rendez-vous canadien de Banff. Et aussi un livre édité par Glénat. En parcourant Fils du vent , on sème avec lui nos habitudes superflues, on a des haut-le-cœur quand il s’abreuve de koumis, lait de jument fermenté, et on doute qu’il puisse gagner l’horizon suivant. On vise des passes dérobées ou des layons d’animaux, comme seules options pour franchir les montagnes à 4000 mètres. À la frayeur des ours s’ajoute celle de l’incompréhension des hommes à la frontière de deux pays en guerre. Soupçonné d’être un clandestin, l’ovni connaîtra les joies de la garde à vue.

Le terrain se raidit et la chute est parfois interdite. Photo Benoit Lagneux
Le terrain se raidit et la chute est parfois interdite. Photo Benoit Lagneux

L’aventure comme boussole

Cet esprit d’aventure le guide depuis 2018, lorsqu’il traversait le Népal durant son année de césure, via le camp de base de l’Everest. En 2024, encore plus fort, il a chevauché les contreforts de l’Himalaya, 2400 km pour 122 000 m dénivelé, de la frontière du Pakistan au Far West népalais, via le Ladakh en Inde. « En Asie centrale je m’appuyais sur les cartes soviétiques, là sur celles de la Survey of India, l’institut de cartographie des Indes britanniques qui indiquent les vieux passages de cols parfois oubliés. À leur lecture, j’ai tracé des itinéraires à mon image. »

Explorateur, Bigé ? L’intéressé nuance : « Je joue à l’explorateur, marchant dans le pas des pionniers, ou croisant leurs traces mais c’est du velours à côté d’eux ». Et de célébrer leur esprit d’aventure. « En terrain inconnu je joue avec le terrain. Je ne sais jamais vraiment si ça va passer. J’essaye de prendre le risque et surtout d’écouter la montagne ».

Comment redéfinir l’exploration ? Jérémy s’inspire dans les Alpes du Grenoblois Pascal Sombardier, explorateur de chemins insolites, secrets et vertigineux, découvreur de vires et d’arches. « L’exploration n’est pas liée qu’à la géographie. On croit que tout est connu dans le Vercors ou sur le globe. C’est une question d’état d’esprit, il faut trouver le temps de se perdre et d’errer dans des surfaces restreintes, en faisant parler les cartes. »

À lire, Fils du vent , Jérémy Bigé, Glénat

Matériel minimaliste. Quand le minimum vital tient en 5 kilos. Photo Benoit Lagneux
Matériel minimaliste. Quand le minimum vital tient en 5 kilos. Photo Benoit Lagneux

Article issu du Dauphiné Libéré

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