Il y a des façons plus classiques de fêter Pâques. Le 6 avril, au terme de quatre jours suspendus dans l’une des parois les plus exigeantes des Alpes, quatre alpinistes du Groupe excellence alpinisme national (Gean) ont débouché au sommet de la pointe Whymper (4 184 mètres). Dans leurs traces, une nouvelle voie de 1 100 mètres, tracée en plein cœur de la face nord des Grandes Jorasses, baptisée avec humour “Jorassique Pâques”.
Une incroyable ouverture et une ascension qui mûrit depuis des mois dans la tête d’Arthur Poindefert. Le Parisien devenu Chamoniard au lycée imagine cette ligne à la bibliothèque de l’École nationale de ski et d’alpinisme (Ensa), à force d’observer photos et topos. Trouver un itinéraire direct dans cette face, considérée comme la plus belle des Alpes françaises, le fait plus que vibrer.
Alors, quand il découvre ce bastion raide qui ne coupe pas de voies existantes, son excitation monte d’un cran. Peut-être que lui et ses copains auront le privilège d’ouvrir une nouvelle voie dans cette paroi mythique. Le rêve de tout alpiniste !
Le premier échec en paroi
Une première tentative, en décembre, tourne court. Une corde perdue, et le trio qui s’était alors attaqué aux Jorasses doit renoncer après 500 à 600 mètres d’ascension. « Il nous était impossible de tenir les jours suivants », assure le jeune homme.
L’hiver défile ensuite, entre blessure à l’épaule pour Arthur et contraintes d’agenda. Jusqu’à ce créneau de début avril où, presque au dernier moment, une jeune cordée 100 % issue du Gean se reforme. Le retour d’un boys band de choc très à l’aise sur la scène du massif du Mont-Blanc. L’été dernier, ils avaient déjà ouvert ensemble un nouvel itinéraire à l’aiguille du Moine.
L’épreuve verticale des Jorasses
Le 3 avril, après une journée d’approche, Kilian Moni, Hugo Peruzzo et Pierre Girot rejoignent donc Arthur Poindefert et s’engagent dans la face. Malgré la douceur printanière qui s’installe en fond de vallée, les quatre grimpeurs comprennent vite pourquoi cette montagne s’apparente à un vaste congélateur. Quelques rafales de vent balaient leurs visages sous -20 degrés. L’épreuve de résistance commence.
Avant la résurrection du sommet, ils ne peuvent éviter le chemin de croix montagnard qui les attend. Des sacs terriblement lourds comme fardeaux, ils progressent dans la sacro-sainte face nord des Jorasses grâce à leurs crampons et piolets. Passé le point d’échec de décembre, l’inconnu prend le dessus. Entre les voies de la “Directe de l’amitié” et la “Bonatti-Vaucher”, ils évoluent dans une zone « si déversante que rien ne semblait envisageable ».
Ouvrir un itinéraire impose des choix, comme celui de renoncer à une ascension intégralement en style dit « libre » pour accepter de tirer sur les coinceurs et autres éléments de protection, pouvant les aider dans leur avancée. « On laissera les prochains la gravir entièrement en libre », se disent ces guerriers toujours souriants. Jour après jour, la paroi se redresse. Pierre Girot se distingue dans les longueurs clés, en particulier dans un surplomb, où il chute à deux reprises avant de forcer le passage. « Du grand art », résume ses compagnons de cordée.
La nouvelle vague de l’alpinisme Gean
Mais aux Jorasses, rien n’est jamais acquis. Dans la nuit du troisième au quatrième jour, près de 60 centimètres de neige s’abattent sur la face. Les nuits deviennent encore plus inconfortables. Les duvets se gorgent d’humidité, un portaledge se perce… « Il n’y avait rien d’autre à faire que survivre. »
Au matin, sortir de la face et retrouver le soleil presse plus que jamais. Guidés par les conseils de leur coach Léo Billon, les quatre alpinistes rejoignent la fin de la voie “Basique”, ouverte en décembre par ce dernier, avant de basculer dans les dernières longueurs de la “Bonatti-Vaucher”. Quelques longueurs plus loin, ils débouchent au sommet de la pointe Whymper et retrouvent les rayons chauds de notre étoile. Une douceur divine pour leurs membres engourdis par le froid.
Mais en ce lundi de Pâques, n’y voyez pas un miracle du ciel. Cet exploit repose juste sur le talent de ces quatre jeunes ouvreurs, signant là une ascension engagée, dans la plus pure tradition hivernale des Grandes Jorasses. La preuve, si besoin en est, que même dans cette face légendaire, parcourue depuis des décennies, des itinéraires restent encore à inventer pour les créatifs audacieux.

Derrière “Jorassique Pâques”, il y a aussi l’empreinte du Groupe excellence alpinisme national (Gean). Intégrés en décembre, les quatre grimpeurs incarnent cette nouvelle génération formée au plus haut niveau, encadrée par des figures comme Léo Billon.
Leur force réside dans un mélange d’audace et de lucidité. Capables d’imaginer des lignes ambitieuses.
Leur histoire commune joue aussi un rôle clé. De la voie “Sphink’s” ouverte à l’été 2025 à l’aiguille du Moine à cette nouvelle ligne dans les Jorasses, cette cordée s’est construite dans la confiance mutuelle, la complémentarité, et la capacité à encaisser. Des qualités indispensables dans ce type d’aventures.
Un bel accomplissement pour cette équipe rafraîchissante. Arthur Poindefert, un violoncelliste parisien devenu un fort grimpeur chamoniard (23 ans), les Annéciens Hugo Peruzzo (25 ans) et Pierre Girot (28 ans) et l’Avignonnais Kilian Moni (25 ans) n’auront pas volé, cette voie. « Pour une chasse aux œufs, on aura eu la poule aux œufs d’or en ce lundi de Pâques », confient-ils, reconnaissants.
Article issu du Dauphiné Libéré


