Qui est Zohre Ofoghi, bientôt la première femme guide de haute montagne d’Iran

À 16 ans, elle aurait pu être mariée. « Si je ne m’y étais pas fermement opposée, ma vie aurait été très différente », songe Zohre Ofoghi qui, 20 ans plus tard, est en passe de devenir la première Iranienne guide de haute montagne. Un accomplissement presque inimaginable pour une jeune fille née dans une famille rigoriste de Téhéran, dépourvue de culture montagnarde. Et pourtant, malgré les réticences familiales, l’absence de formations et d’exemples féminins, cette battante s’apprête bien à devenir première de cordée de métier.

Un titre hautement symbolique pour cette trentenaire, qui après s’être blessée lors de sa préparation à l’examen de guide, a dû se remettre d’une dépression.  «Ça a été une période très difficile », confie celle qui a retrouvé son envie de casser les codes en se regardant dans le miroir. « Ce que j’y voyais n’était plus la femme qui disait à ses nièces de croire en elles. J’ai fini par me convaincre que je ne pouvais pas les laisser tomber».

Photo Le DL/Baptiste Savignac
Photo Le DL/Baptiste Savignac

« Je me suis rarement senti aussi à ma place »

Le retour sur les cimes lui fut salvateur. Là-haut, l’Iranienne trouve la paix et la liberté qui lui manquent en ville. Une sérénité à l’origine de son amour pour la montagne, qu’elle doit aussi à ses qualités physiques insoupçonnées, avant que ses grands frères l’emmènent randonner dans les hauteurs de Téhéran, jusqu’à une cascade, où elle arrive une heure avant eux.

Photo Le DL/Baptiste Savignac
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Après le décès de son père dans un accident de voiture en 2002, ses frères et sa mère la poussent vers des études d’ingénieur en informatique. Mais un coup de foudre vient perturber leurs projets de carrière pour elle. Son bien-aimé n’est autre que le deuxième plus haut sommet de la planète, qu’elle découvre à la télé. Sa beauté la conduit jusqu’à un club de montagne où elle commence l’alpinisme. Elle y apprend que la fédération iranienne organise des tests de niveaux pour une préparation sérieuse avec une expédition himalayenne à la clef. La jeune fille exulte et travaille comme une folle : en montagne pour hausser son niveau, et derrière son ordinateur pour se financer le voyage.

Elle s’envole vers le Pakistan où elle gravit sans oxygène son premier 7000 m, le Pasu peak. La très haute altitude ne lui pose aucun problème. Au contraire, elle respire. «Dans cet environnement d’apparence hostile, je me suis rarement senti aussi à ma place », glisse la Persane aux yeux perçants qui se découvre un amour inconditionnel pour l’alpinisme exploratoire. « J’ai horreur des itinéraires à touristes consistant à remonter des cordes fixes et ou l’on s’appuie sur une armée de porteurs. Je préfère tout faire moi-même, quitte à équiper de nouvelles voies ».

« J’ai clairement brûlé un peu les étapes »

Peu de temps après une deuxième expérience en Himalaya, l’aventurière quitte son clavier pour devenir monitrice d’escalade. À 30 ans, elle s’achète sa première voiture et son appartement, symboles de son émancipation. « J’ai ensuite tout revendu pour me payer ma formation de guide », sourit celle qui fait la rencontre de la Suissesse et paralpiniste Géraldine Fasnacht au pied de la paroi de Bisotun.

En la voyant piloter sa wingsuit, la néomontagnarde rêve de l’imiter. Si l’on excepte les bases militaires, aucune école de parachute n’existe en Iran. Zohre se rend donc à l’étranger et après seulement 15 sauts depuis un avion, s’élance d’une falaise. « J’ai clairement brûlé un peu les étapes », reconnaît celle qui a contribué à l’essor du ski de randonnée en Iran, au moment de la pandémie de Covid. La jeune aspirant-guide encadre alors des groupes frustrés de ne pas pouvoir faire de ski alpin et rencontre des alpinistes français qui l’invitent à découvrir les Alpes.

L’École nationale de ski et d’alpinisme (Ensa) de Chamonix la convainc même de venir parfaire sa science de la corde en vue de ses examens. Du pain béni pour celle qui est obligée de suivre sa formation certifiée UIAGM (Union internationale des associations de guides de montagne) au Kirghizistan, un des seuls pays d’Asie à délivrer ce diplôme reconnu à l’international. Là-bas, le niveau d’escalade requis est certes un peu en dessous de celui exigé par l’école chamoniarde, mais le quotidien des élèves est bien plus éprouvant. « Chaque session de cours ressemble à une expédition. On bivouaque et on fait tout à pied sans avoir la possibilité de prendre une douche pendant 15 jours ». Des conditions difficiles qui ne dérangent pas l’alpiniste espérant pouvoir un jour explorer les reliefs de Patagonie ou d’Antarctique.

Dans dix jours, Zohre Ofoghi saura si elle a bien validé sa dernière épreuve qui la couronnerait guide. « Si c’est le cas, je commencerai seulement à me demander ce que j’en ferais, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’avenir pour moi en Iran », déplore-t-elle, en dépit de son attachement à son pays et à ses proches. Précurseure, l’aspirant-guide cherche avec peine son chemin. « En Iran, tu ne peux pas faire de plans au-delà de quelques heures. Il y a toujours un risque que la guerre éclate », observe celle qui, au bout de sa corde, veut emmener d’autres Iraniennes vers un monde où les femmes peuvent aussi grimper, skier et voler sans limites.

Article issu du Dauphiné Libéré

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