« Un puits sans fond » : pourquoi cette route des Alpes coûte des millions d’euros

Une série Netflix dont on ne sait ni le scénario ni le nombre de saisons. Ainsi Florent Villaume, patron des routes du secteur Albertville-Ugine, décrit celle qui trouble son sommeil. La RD 1212 alimente la chronique depuis toujours. Le (long) dernier épisode a débuté fin novembre et un premier éboulement à la galerie pare-blocs de Combe noire, première du genre en France. La route des gorges de l’Arly entre Savoie et Haute-Savoie ne rouvrira pas avant mai.

Cinq chantiers de sécurisation sont traités simultanément pour autant d’aléas cet hiver. Le plus spectaculaire se déroule dans la paroi entre les galeries de Panissières et Poniente. À 60 m du sol, les cordistes purgent les blocs, renforcent la roche. On étend les filets métalliques, on plante des pieux à 8 m de fond. Visitant les travaux, Olivier Thévenet, vice-président en charge des routes au Département de la Savoie, observe un autre glissement de terrain. Sans conséquence car de l’autre côté de la rivière. C’est la vie des gorges, des arbres poussent, tombent, les pierres roulent. La végétation est aussi luxuriante que le sol instable. La rivière brasse, les berges s’érodent.

Un chantier qui a duré 27 ans

Sacré défi que de construire une route près des eaux tumultueuses prenant leur source dans le département voisin, près de Megève. Pas raisonnable pour les ingénieurs sardes au XIXe siècle, préférant l’alternative de la crête ensoleillée « à l’abri des errements du cours d’eau ». Au fond, c’est la faute à Napoléon, “le petit”. À partir de 1863, dans le contexte d’essor des échanges et du tourisme, le chantier commençait, à grands frais, suivant la volonté locale, dans une Savoie rattachée à la France. Il prendra 27 ans ! « Dès ce moment s’engage une course sans fin entre la montagne et les ouvrages de protection, au détriment de ces derniers », écrit l’historien Jean Luquet.

Éboulements et accidents émaillent les premières décennies. Que dit l’Inspection des Ponts et chaussées en 1922 ? « Par les caractéristiques géologiques et physiques de la vallée, la traversée présentera toujours des risques d’éboulement… schistes argileux en décomposition, la roche imbibée d’eau est partout délitée. »

Un ingénieur juge regrettable l’option du fond de vallée, doutant de sa pertinence économique. Le dilemme ne date pas d’hier. Le chantier en cours alourdit une note qui, depuis 2016, atteint 40 millions d’euros (120 depuis 1945). En 2015, il a fallu endiguer l’Arly et surélever la route emportée sur 400 m à Moulin Ravier. Et entre 2019 et 2021 percer un tunnel au lieu-dit les Cliets après un éboulement de 10 000 m.

« Le cas unique de cette route sur le réseau français »

La route la plus chère de France ? « Légende urbaine », répond le chef de chantier de la société CITEM, spécialiste des travaux en montagne, qui aurait pu installer une succursale dans ces gorges tant on la sollicite depuis 30 ans. La RD 1212 est loin de la nouvelle route du littoral à La Réunion, 2,4 milliards pour 12 bornes (comme l’Arly) entre océan et falaises, houles cycloniques et éboulements.

En métropole, celle du Lautaret, culminant à 2000 m entre Isère et Hautes-Alpes, a déjà coûté 65 millions d’euros sur la même période, entre la crise du Chambon et la rénovation des galeries paravalanches. Avec les JO 2030, on devrait être près des 100 millions pour 50 km. Et le Département de Haute-Savoie met 80 millions pour sécuriser l’accès à la vallée d’Abondance sur quatre ans (13 km). « Si on rapporte au linéaire, en Maurienne, avec l’éboulement de La Praz, on est plus cher : 6 millions d’euros pour 300 m de route », relève Olivier Thévenet.

Mais l’Arly détient le record de la départementale la plus fermée. Sur dix ans, 60 jours par an en moyenne. Trois à quatre mois si on inclut l’interruption totale du trafic de février 2019 à juin 2021. Déjà, en 2003, Jean-Pierre Vial, alors président du Département, pointait « le cas unique de cette route sur le réseau français », dans une lettre au Premier ministre Raffarin. Alors que faire ? « On ne peut pas grillager toutes les gorges », estime Thévenet, reconnaissant que c’est « un puits sans fond ». N’empêche, avec ses ouvrages, ses patrouilles, sa surveillance, cette voie est un cas d’école qui a anticipé des phénomènes devenus récurrents avec le climat. « On a des équipements prototypes », souligne Florent Villaume. Le dernier décès d’usagers (quatre depuis la fin de la guerre) remonte à 2001.

Un tunnel à un milliard d’euros

Pour Hervé Gaymard, président de la Savoie, percer un tunnel coûterait un milliard. Et des millions en exploitation. Toutes les routes savoyardes subissent les affres du climat. Le poste “risques naturels” a triplé en dix ans. Mais dans l’Arly, des pluies violentes et des épisodes de gel-dégel en plein hiver sont des facteurs aggravants. Ce serait pire sans ces ouvrages adaptés au contexte et l’effort en génie végétal pour tenir les talus. Des fermetures régulières d’entretien sont désormais à prévoir.

Surtout, le Département va se doter d’un outil d’aide à la décision pour continuer à investir ou non sur certains axes. Car il se heurte à un mur budgétaire. « La facture explose, or nos recettes sont subies. Pour les accès uniques on ne peut pas les fermer. Mais la question peut se poser pour des départementales qui ont des alternatives ».

Justement, l’Arly en a une : la RD 109, par Héry-sur-Ugine. L’itinéraire que les Sardes préféraient. Plus étroite, elle absorbe une partie du trafic de 5000 véhicules/jour. Pour l’usager un détour de 15 minutes. « Mais avec la neige, ça peut augmenter », note Marc Rousseaux, résident d’Ugine qui, depuis dix ans, la parcourt tous les jours pour travailler à Praz-sur-Arly, à l’autre bout. « On devient philosophe. On finit par s’habituer. »

Quid de l’impact économique ? Malgré ça, la station de Praz a vécu une saison record. Quant à Flumet, au cœur du Val d’Arly, le maire, Jean-Christophe Grosset, juge l’hiver bon. L’exploitant du domaine skiable relativise la perte liée à la fermeture, « essentiellement la clientèle à la journée ». Loin des – 20 % autrefois brandis. Alors, abandonner les gorges et stopper l’hémorragie ? Olivier Thévenet est prudent : « Si un événement extrêmement préjudiciable arrivait, on se posera peut-être la question. »

Article issu du Dauphiné Libéré

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