« C’est bizarre à dire, mais c’est parmi les meilleures conditions de la saison », s’enthousiasme Pascal, monté de Grenoble pour skier dans sa station fétiche. Ravi que depuis deux ans, au ski d’été devenu impossible, elle a préféré glisser en mode ski de printemps, restant ouverte en mai-juin. Quant à Céline, venue de l’Aveyron pour la semaine, elle s’apprêtait à randonner et a découvert qu’aux 2 Alpes, on avait changé de saisonnalité. « C’est un peu irréel de se voir sur des skis quand en bas, dans la vallée, il fait 34 °C et que, chez nous, les copains sont en maillot au bord des rivières. »
Ce mercredi (le 27 mai dernier) aux pieds du glacier du Mantel, entre 2800 et 3200 m d’altitude, le mercure variait de 6 à 12 degrés. Entre 3400 et 3600 en son sommet, c’était 3 de moins – compter une perte de 0,6°C tous les cent mètres. Près de 30 degrés de différence avec Grenoble, certes. Mais comme partout en France des valeurs record pour un mois de mai, en ces hautes sphères. L’isotherme zéro degré dépasse les 4000 mètres sur les Alpes. Du jamais vu à cette époque.
Malgré la canicule, on skie encore le matin, d’abord un peu béton en haut aux premières heures, puis soupe en bas. Arnaud Guerrand, patron du pôle neige de SATA groupe qui exploite les stations de l’Oisans et « monsieur » glacier depuis 25 ans, « 25 ans d’histoire », veille sur ce poumon des 2 Alpes et nous en livre le secret. Déjà mai correspond à haute altitude à l’optimum d’enneigement, l’accumulation de tout l’hiver et le soleil n’est pas encore au zénith.
À plus de 3000 mètres, il est tombé 8,5 mètres de neige en cumul
Ici à plus de 3000, il est tombé 8,5 mètres en cumul et sous les skis on a encore 2,80 m d’épaisseur. À la différence d’autres secteurs, où les chutes ont été déficitaires, à la limite entre Alpes du nord et du sud, l’enneigement fut dans la moyenne. « Et on a des nuits claires, qui permettent à la fraîcheur du manteau de rayonner même si le mercure reste positif, à 1 ou 2 °C ». Enfin le travail de la neige, le damage permet de limiter son humidification et de la garder, même si ça peut paraître contre-intuitif à certains. « On maintient ainsi la blancheur et l’effet albédo qui renvoie la chaleur. Travailler le glacier c’est le protéger. » Et l’expert de nous prendre à témoin, avec en hors-piste, ces zones de neige grisâtres en dépression.
N’empêche face aux pics de chaleur, la fonte du manteau protecteur a commencé avec ce week-end de Pentecôte. Trois semaines plus tôt que l’an dernier où c’est en juin que, déjà, la canicule avait entamé la couche prématurément. Ces jours, la neige fond 30 % plus vite, de l’ordre de 3,5 à 4 cm par jour. Guerrand a fait le point avec son logiciel TipSnow qui croise les données du passé avec les projections climatiques et suit l’évolution de la couche de semaine en semaine.
Ça devrait tenir jusqu’au 5 juillet
Ça devrait tenir jusqu’au 5 juillet, date de fermeture pour les skieurs quand le bas du glacier sera alors à nue, exposant la glace vive au coup de rabot du soleil. Un mois et demi plus tôt qu’il y a vingt ans. Inéluctable évolution climatique qui condamne le Mantel à l’horizon 2050-2060 et contraint la station au domaine skiable le plus élevé de France à revoir ses saisons. Bref elle n’a pas attendu cette canicule pour changer de paradigme.
Fin mai, 1300 à 1800 personnes (les week-ends) se hissent chaque jour à son sommet en 20 minutes par la télécabine du Jandri. Il y a les skieurs de compétition qui modifient leurs habitudes, c’est toujours moins de carbone que d’aller dans l’hémisphère sud pour s’entraîner. Et de plus en plus de skieurs loisirs. Aux glisseurs vont se mêler peu à peu les piétons venus prendre la fraîcheur (déjà 350 en cette Pentecôte) puis les vététistes qui prendront le relais jusqu’à la fin août. Et aux premières neiges de novembre, le grand manège qui tourne dix mois sur douze reprendra pour l’hiver. En espérant que le Mantel n’aura trop perdu de sa superbe.
Article issu du Dauphiné Libéré





