Le département de l’Isère a beau être au cœur des Alpes, il ne possède pas de mythiques cols à plus de 2000 mètres d’altitude comme le Galibier, l’Iseran ou encore l’Izoard où les meilleurs coureurs du Tour de France se livrent en juillet des batailles exceptionnelles. En 2025, la Grande Boucle passera bien par l’Isère. Le départ de la 18e étape sera donné à Vif, dans le sud de l’agglomération de Grenoble. Pour une étape de montagne mais le peloton ne prendra vraiment de l’altitude qu’une fois sorti du département.
Bien sûr en Isère, il y a la montée vers l’Alpe d’Huez. Peut-être l’ascension la plus célèbre du Tour de France mais elle est loin d’être la plus difficile. Est-elle la plus dure du département ? Non plus. Le site spécialisé Climbfinder lui donne un indice de difficulté de 994. C’est moins que le col du Sabot, le plus haut du département. Avec un sommet à 2100 mètres d’altitude, son indice est de 1185. Et moins que la montée de Séchilienne à Chamrousse (indice de 1376).
Dans le massif de Belledonne, cette ascension oubliée du grand public impose le respect à tous ceux qui s’y mesurent. C’est plus qu’un col : c’est un mur, un juge impitoyable, et sans doute la plus dure ascension cycliste de tout le département de l’Isère.
Une alternative sauvage à la montée classique
Chamrousse est bien connue des cyclistes grenoblois. La montée « classique » par Uriage, large, régulière et relativement roulante, est une des sorties dominicales préférées. Mais il existe une variante, bien plus méconnue, bien plus redoutable : l’ascension depuis Séchilienne, par le col Luitel.
Ce versant sud-est propose un profil de 18,4 kilomètres pour environ 1 422 mètres de dénivelé positif. Mais au-delà des chiffres bruts, c’est la brutalité de l’effort qui marque : des kilomètres entiers à plus de 10 %, un revêtement parfois rugueux, une route étroite, sinueuse, et un décor de forêt dense qui enferme le cycliste dans un effort solitaire.
Une montée en deux actes, sans répit
Le départ se fait à Séchilienne (369 m), dans la vallée de la Romanche. Dès la sortie du village, la route s’élève, et ne cessera plus de grimper. Il n’y a pas d’échauffement possible : la pente attaque d’emblée, avec des pourcentages oscillant entre 9 et 12 %, et même des passages à 14 % dans les premiers lacets.
La première moitié mène au col Luitel (1 262 m), au bout d’une dizaine de kilomètres d’un supplice quasi ininterrompu. La forêt y est omniprésente, étouffant la lumière et la vue. On grimpe en silence, le souffle court, avec peu de repères visuels pour évaluer la progression. La route, souvent granuleuse et étroite, ne permet aucun relâchement. Les virages sont serrés, la relance difficile.
À peine le col franchi, une courte descente permet de souffler… quelques dizaines de secondes seulement. Très vite, la pente repart à la hausse pour les derniers kilomètres, qui rejoignent la montée traditionnelle venant d’Uriage. Mais même cette portion finale, plus large et mieux entretenue, paraît interminable avec les jambes déjà détruites par le Luitel.
C’est simple : cette montée contient plus de kilomètres au-dessus de 10 % que l’Alpe d’Huez… pour un trafic presque nul.
- Longueur : 18,4 km
- Pente moyenne : 7,7%
- Dénivelé : 1422 m
- Altitude au sommet : 1789 m
Une ascension hors du temps
Le Luitel est un site classé, reconnu pour sa richesse écologique et ses tourbières d’altitude. Mais sur un vélo, on n’y vient pas pour faire du tourisme. Cette montée est un tunnel végétal, presque oppressant. On grimpe à l’ombre des sapins, parfois au milieu de brumes persistantes, dans une ambiance sauvage, où chaque virage semble identique au précédent. C’est cette monotonie visuelle, alliée à l’exigence physique, qui rend la montée si redoutable.
Il n’est pas rare de ne croiser aucune voiture, aucun cycliste. Seuls les oiseaux, le crissement des pneus sur le goudron et le rythme de la respiration accompagnent l’effort.

Le Tour de France n'est arrivé qu'à deux reprises à Chamrousse, à chaque fois en grimpant depuis Uriage-les-Bains. En 2001, Lance Armstrong a remporté (avant d'être déclassé pour dopage) le contre-la-montre individuel couru entre Grenoble et la station de ski. En 2014, Vincenzo Nibali, maillot jaune sur les épaules a gagné l'étape Saint-Étienne-Chamrousse.
Quant au col Luitel, il a été escaladé à 7 reprises par le peloton de la Grande Boucle. La première fois en 1956 : Charly Gaul était passé en tête au sommet avant de remporter l'étape à Grenoble après 250 kilomètres de course depuis Turin. Le dernier passage du Tour de France remonte à 1981 lors d'une étape entre Bourg-d'Oisans et les Sept Laux remportée par le maillot jaune et futur vainqueur sur les Champs-Elysées, Bernard Hinault.
Un défi pour cyclistes aguerris
Chamrousse par Séchilienne n’est pas pour les débutants. C’est une montée de grimpeur pur, qui oblige à une gestion rigoureuse de l’effort. On n’y vient pas pour « faire un temps », mais pour aller au bout. Ceux qui la connaissent savent qu’il faut être lucide, garder des forces pour la seconde moitié, et rester humble face à ses pourcentages impitoyables.
Elle n’a pas le prestige des grands cols du Tour, elle n’a pas les chiffres vertigineux des ascensions alpines célèbres, mais elle cumule tout ce qui fait la difficulté d’une montée : pente raide, revêtement exigeant, isolement, et longueur.
Gravir Chamrousse par Séchilienne, c’est cocher une case à part sur la carte mentale des cyclistes de l’Isère. Un défi personnel, presque intime. Une épreuve dont on sort lessivé, mais fier. Et si vous croisez un jour un cycliste qui vous dit l’avoir faite… écoutez-le. Car il revient de loin.