Aux Contamines-Montjoie, il élève des vaches championnes au combat

C’est l’icône de la vache de montagne, rustique, trapue, conquérante. L’hiver, les belles de Niels Mattel sont à l’étable de la Bottière, 1 100 mètres d’altitude. Le jeune éleveur n’est jamais loin, quand il dame les pistes de ski, à côté. La trentaine, il aurait pu briller sur les podiums et, qui sait, aller aux Jeux en combiné nordique. Comme sa cousine, Coline, seule athlète française à avoir décroché une médaille olympique en saut et gloire des Contamines-Montjoie. Chez lui, le frisson de la compétition se vit par procuration. Les championnes sont ses vaches à la splendide robe noire.

Dès les beaux jours, elles montent à l’alpage, dans la plus haute réserve naturelle de France, sous le col du Bonhomme, entre Mont-Blanc et Beaufortain. Elles connaissent le chemin. Ces “Hérens” ont un radar dans la tête. La bonne herbe dont elles se nourrissent au plat de la Rollaz, 1 600 m d’altitude, puis à l’alpage des Près, sous le col de la Cicle (2 500 m), là où les bêtes font le lait le plus crémeux, est le meilleur des dopants. « Huit mois sur douze, aucun complément alimentaire », insiste Niels. Dix ans à peine qu’il a son troupeau d’une vingtaine de noires. Et il cumule les titres lors de ces batailles qui font partie du folklore de part et d’autre du toit des Alpes. Mais ne sont pas toujours bien comprises des animalistes obtus.

Photo Le DL /Laurent Cousin
Photo Le DL /Laurent Cousin

« Leur premier réflexe c’est de lutter »

Car cette race d’Hérens est paradoxale. À la fois belliqueuse et docile. La bataille est inscrite dans son ADN. « Quand on sort les veaux au printemps, leur premier réflexe c’est de lutter », témoigne Michèle Lattion, éleveuse suisse. « C’est naturel au sein du troupeau, on ne les entraîne pas pour ça », explique Niels. À chaque montée à l’alpage, la hiérarchie s’opère au prix de séances d’intimidations et de coups de cornes inoffensifs. La reine s’impose, mène ses congénères et se réserve la meilleure herbe, au terme de combats au finish. La sélection naturelle est ancrée dans les traditions.

Voilà plus d’un siècle, sous le col de Balme à la frontière entre la vallée de Chamonix et le canton du Valais (Suisse), les éleveurs se lançaient dans les premiers tournois “officiels”. Frison-Roche, avec son roman Premier de cordée, révèle au grand public cette spécialité transfrontalière. “Tradition vieille comme le granit de la montagne. Car le nom d’Hérens vient de cette vallée suisse encaissée où les chalets sont tout en hauteur comme pour mieux chercher la lumière”.

Même pas peur des loups

Plus que la compétition, Niels aime la convivialité des retrouvailles entre éleveurs de cette race particulière qu’ils chérissent. Ils viennent aussi du Val d’Aoste (Italie), région francophone et autre berceau des Hérens. Et désormais d’autres massifs français, de Chartreuse ou du Vercors. Les Hérens séduisent. On en recense un millier pour une centaine d’éleveurs en France. Leur tempérament de feu semble même s’exprimer pour la défense de troupeaux face au… loup. Et ramener des sonnettes, récompenses de chaque bataille où les cloches tiennent lieu de coupes, importe peu.

Si depuis dix ans, après avoir passé un brevet agricole, le Contaminard s’est lancé dans l’élevage, c’est pour la vie au grand air. Il nous prend à témoin dans son alpage, vaste plan bordé d’épicéas. « La présence des vaches permet de garder cet espace ouvert, le pâturage entretient la prairie, favorise la floraison et la nidification des tétras-lyres ».

Dans le chalet de Bruno Mattel, les cloches remportées par des vaches de son élevage sont accrochées avec une certaine fierté. Photo Le DL /Laurent Cousin
Dans le chalet de Bruno Mattel, les cloches remportées par des vaches de son élevage sont accrochées avec une certaine fierté. Photo Le DL /Laurent Cousin

Des compétition tout ce qu’il y a de plus sérieux

Sous sa coupe, le cheptel va devenir une véritable pépinière de gagnantes. Tigresse d’abord, 700 kilos, sacrée deux fois reine des reines au concours du Mont-Blanc, distinguée aussi au tournoi international avec les Italiens et les Suisses, la Champions League. Mieux, Tigresse sera la numéro 1 de la race, question conformité. L’étalon de l’Hérens de par l’allure, le port de tête, l’encornure… Karafon, sa fille, a désormais pris le leadership. Et il paraît que Baghera, la frangine, fait désormais sa loi dans le troupeau. La couronne va-t-elle changer de cornes ? Verdict fin septembre aux Houches.

Mais quel est donc le secret de ces compétitrices ? : « Il y a une part de chance, il faut qu’elles aient l’envie de lutter le jour J. Après, plus elles sont en bonne santé, mieux elles se défendent. »

Le caractère n’empêche pas l’affection. « Karafon monterait l’escalier pour rentrer dans la maison. On lui met un licol, vous partez avec », garantit Bruno Mattel. Chez les Suisses, la ferveur est devenue légendaire avec une fédération de la race et un championnat qui trouve son apothéose en mai à Aproz, devant 12 000 personnes, retransmis à la télé.

Même topo versant italien, où la grande finale à l’automne est disputée à Aoste dans un stade de 10 000 places. D’où qu’ils viennent, les éleveurs d’Hérens vous le diront : « On parle la même langue, pas seulement le Français, celle de la passion du bétail qui monte à l’alpage ». Et de cette race “solide à la robe noire tranchée de feu sur les reins et sous le ventre, aux puissantes cornes bien ouvertes comme celles des taureaux de combat”, comme l’écrivait Frison-Roche.

Article issu du Dauphiné Libéré

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