« Oh la gouappe, sers-y le blanc, qu’on se mette dré dans l’pentu avant de yoyotter et de lâcher une beuferie devant les croets »
Si vous n’avez rien compris, c’est que vous n’êtes pas né au pied des Aravis. Et pourtant, ce n’est pas du charabia : c’est du parler savoyard.
La dernière fois, on vous avait expliqué comment décrire le paysage avec du jargon montagnard. En fait, une bonne partie de ce vocabulaire vient d’une seule et même région : la Savoie (à comprendre dans son sens historique et culturel, donc Savoie + Haute-Savoie). Et dans ce parler, on remarque que les mots ne décrivent pas seulement la géographie : ils tournent aussi beaucoup autour de deux grands piliers de la vie locale… la moquerie et la boisson.
Alors, prêt à tester vos connaissances ? Voici un petit guide en trois niveaux pour faire illusion au bistrot du coin ou dans une conversation en refuge.

Avant de plonger dans le lexique, quelques bases indispensables pour « faire savoyard » :
- Mettre "y" partout : en Savoie, "y" s’emploie comme pronom objet. Exemple : « Fais-y voir » pour dire « Fais voir ça ».
- Oublier le "z" final : La Clusaz devient Clusa, la Forclaz devient Forcla. Et certains poussent le vice jusqu’à avaler le -az : La Giettaz se transforme en La Giette.
- Finir ses questions par "Ou bien ?" : « On va au bar, ou bien ? » / « On se fait une tartifle, ou bien ?
Niveau 1 – Les basiques pour ne pas passer pour un monchu
Si vous commencez tout juste à parler savoyard, voilà les mots qui vous sauveront de passer pour un parfait touriste. Et oui, ça sert vraiment à quelque chose de connaître diot ou peuf, promis.
- Un monchu (masculin) : désigne un monsieur, souvent parisien, ou plus largement tout touriste. Pas forcément méchant, mais jamais flatteur.
- Adieu ! : en Savoie, c’est la formule de salutation entre proches. Ça veut dire « bonjour » bien plus souvent que « au revoir ».
- Un diot (masculin) : saucisse emblématique de Savoie, généralement cuisinée au vin blanc. À connaître pour ne pas mourir de faim en refuge.
- La peuf (féminin) : la neige fraîche, poudreuse. Par extension, toute poussière ou salissure.
- La tartifle (féminin) : la pomme de terre, base absolue des plats savoyards.
- Les croets (masculin pluriel) : les enfants. Rien à voir avec les crozets, ces petites pâtes carrées au sarrasin.
- Drè : tout droit. Souvent employé dans l’expression « dré dans l’pentu » : tout droit dans la pente.
- Nion : personne. « Y a nion » = il n’y a personne.
- Yaute : Haute-Savoie
- Mé : encore
- Vin diou : zut
- Arvi pâ : au revoir
- D’minge : dimanche

Niveau 2 – Le vocabulaire des habitués de la Yaute
Ici, ça se corse un peu. Ces mots sont pour ceux qui veulent vraiment se la jouer au refuge, ou faire croire qu’ils comprennent tout ce que dit le guide. Spoiler : même les Savoyards ne les utilisent pas tous tous les jours.
- Une beuferie (féminin) : une grossièreté, une vulgarité.
- Un bobet (masculin) : un idiot, un simple d’esprit. Variantes : gnâgnou ou brin-né (qui peut aussi désigner un fou).
- Avouaner (verbe) : gronder avec vigueur, accabler de reproches.
- Un travaillon (masculin) : tuile en bois traditionnelle, d’environ 40×15 cm. Typique des toits anciens.
- Yoyotter (verbe) : perdre la raison. Variante universelle et intemporelle.
- La trafole (féminin) : neige déjà striée par le passage de skieurs plus rapides. Rien de pire pour les cuisses.
- Une fénoIe (féminin) : une femme, une épouse.
- La polente (féminin) : semoule de maïs, cousine de la polenta italienne, mais à la mode des Aravis.
- Un nant (masculin) : torrent ou ruisseau de montagne.
- Époulailler : effrayer (comme une poule qui voit le renard entrer dans le poulailler)
- Gôgnes : manière. Autrement dit, «arrête de faire des gôgnes » veut dire « arrête de faire des manières».
- Gran maci : merci
- Se voir beau dit : être embarassé. « J’me suis vu beau dit » = « J’étais embarrassé
- Piaute : jambe
Niveau 3 – Le parler des vrais Savoyards
Ah, le niveau ultime : celui qui vous fait presque passer pour un natif… ou juste pour quelqu’un de complètement ridicule si vous vous trompez. À manier avec prudence, mais surtout avec un sourire complice.
- Un sâpi (masculin) : pic de bûcheron pour déplacer les billons de bois. À caser dans une conversation forestière pour briller.
- Faire la rioule : faire la fête hors de chez soi, souvent bien arrosée.
- Une abadée (féminin) : une sévère remontrance, le savon qu’on vous passe quand vous avez trop fait le malin.
- Un bagolu (masculin) : un ivrogne, dissipateur, voire un farfelu.
- La gouappe (féminin), pilier de bar attitré.
- Greuler ou groller (verbe) : flâner, traîner, rentrer tard. Ce qui explique pas mal de lendemains difficiles en Yaute.
- Une guidaulle (féminin) : bande de terrain étroite, pas franchement utile, mais redoutable pour enrichir une partie de Scrabble
- Une snaile (féminin) : une cloche. Rien de plus montagnard que le son des snailles dans un alpage.
- Un mazot (masculin) : petit chalet servant à stocker les biens précieux à l’abri des incendies.

Parler savoyard, un art à pratiquer
Maîtriser quelques mots savoyards ne fera pas de vous un local, mais cela suffit à rendre vos conversations plus colorées et vos histoires de montagne beaucoup plus savoureuses. Entre diots, peuf, mazot et sâpi, vous avez maintenant tout le vocabulaire pour ponctuer vos récits de randonnées, vos après-skis ou vos repas au refuge.
Et surtout, n’oubliez pas : le patois savoyard se pratique avec humour et légèreté. Même si vous mélangez deux mots ou que vous yoyottez à côté de la plaque, le plaisir reste le même, et ça, aucun monchu ne pourra jamais vous l’enlever.