« On a perdu beaucoup de bêtes » : les éleveurs s’adaptent au loup pour protéger leurs troupeaux

Dans la grange de la bergerie du Lochet, une exploitation familiale basée à Sixt-Fer-à-Cheval , à l’abri de la pluie, les échanges démarrent avant même le début de la formation. Plus d’une vingtaine de participants ont répondu présents ce jour-là : accompagnateurs en montagne, agents d’offices de tourisme, animateurs nature ou encore représentants de collectivités, etc. Tous sont venus parler d’un sujet devenu incontournable dans les Alpes : la cohabitation entre les activités touristiques, le pastoralisme et les chiens de protection.

Depuis plusieurs années, la Société d’économie alpestre de Haute-Savoie (SEA) organise ces demi-journées de sensibilisation directement sur les exploitations agricoles. Objectif : expliquer les réalités du terrain, loin des clichés. « L’idée, c’est vraiment de mettre autour de la table les professionnels concernés par le pastoralisme, la montagne et les activités touristiques pour leur montrer la complexité des activités pastorales, le lien avec la prédation et pourquoi on a des chiens de protection », explique Solenn Groos, chargée de mission à la SEA 74.

Le sujet s’est imposé progressivement avec le retour du loup dans le département. Apparues dans les années 2000, les premières attaques se sont fortement accélérées à partir de 2017. Aujourd’hui, les systèmes d’élevage doivent s’adapter rapidement. « On a aujourd’hui de plus en plus d’élevages protégés. On compte environ 300 chiens de protection en Haute-Savoie. On n’a pas forcément plus d’incidents qu’avant, mais ils sont davantage médiatisés », poursuit-elle.

Dans la bergerie du Lochet, à Sixt-Fer-à-Cheval, éleveurs et acteurs du tourisme ont échangé autour des chiens de protection, devenus indispensables face au retour du loup et à l’augmentation des attaques sur les troupeaux en Haute-Savoie. Photo Tom Pham Van Suu
Dans la bergerie du Lochet, à Sixt-Fer-à-Cheval, éleveurs et acteurs du tourisme ont échangé autour des chiens de protection, devenus indispensables face au retour du loup et à l’augmentation des attaques sur les troupeaux en Haute-Savoie. Photo Tom Pham Van Suu

Des exploitations contraintes de s’adapter

À Sixt-Fer-à-Cheval, Karine Richard connaît bien cette évolution. Installée depuis 16 ans à la bergerie du Lochet, elle a dû intégrer les chiens de protection à son exploitation après les premières attaques en 2018 : « J’en ai trois aujourd’hui. L’intérêt, c’est de protéger le troupeau », raconte l’éleveuse. Les premières attaques ont profondément bouleversé le fonctionnement de l’exploitation. « On a perdu beaucoup de bêtes à cause de la prédation. Donc on a mis en place tous les moyens de protection », explique-t-elle.

Mais derrière ces mesures se cache une transformation complète du métier. Surveillance accrue, présence humaine permanente, adaptation des alpages, gestion des chiens : le quotidien des éleveurs a radicalement changé. Durant la formation, témoignages et anecdotes donnent la mesure des difficultés rencontrées. Certains alpages, autrefois laissés en semi-autonomie, nécessitent désormais une présence humaine constante avec ce que cela implique. Dans les zones les plus escarpées, il faut parfois héliporter de l’eau ou installer des cabanes pour les bergers.

La Haute-Savoie compte plus de 1 000 unités pastorales et environ 70 000 bêtes montent chaque année en alpage, dont près de 30 000 bovins et 30 000 ovins. Contrairement à d’autres territoires alpins, le département se caractérise par une forte présence de vaches laitières et de petites exploitations ovines souvent difficiles d’accès. « Prendre un chien de protection, c’est un véritable changement », insiste Damien Tirel, éleveur à Saint-Paul-en-Chablais et relais local de l’Institut de l’élevage. « Le chien de protection agit seul. Ce n’est pas un chien de conduite. Il travaille 365 jours par an, 7 jours sur 7, par tous les temps. »

À Saint-Jean-de-Sixt le 11 mai 2026. À la bergerie du Lochet. Une formation de sensibilisaion à la cohabitation avec les troupeaux et chiens de troupeaux en alpage, organisée par la Société d'économie alpestre. Le public ciblé est varié : représentants d'offices de tourisme, élus, services techniques de communes et d'agglomérations, des membres d'un club de randonnée, et un accompagnateur de moyenne montagne. Photo Tom Pham Van Suu
À Saint-Jean-de-Sixt le 11 mai 2026. À la bergerie du Lochet. Une formation de sensibilisaion à la cohabitation avec les troupeaux et chiens de troupeaux en alpage, organisée par la Société d'économie alpestre. Le public ciblé est varié : représentants d'offices de tourisme, élus, services techniques de communes et d'agglomérations, des membres d'un club de randonnée, et un accompagnateur de moyenne montagne. Photo Tom Pham Van Suu

Les bons réflexes face aux chiens de protection

Au-delà de la protection des troupeaux, ces formations cherchent surtout à réduire les tensions entre usagers de la montagne et éleveurs. Car la méconnaissance du comportement des chiens reste importante. « Les usagers de la montagne ont soit une méconnaissance, soit une mauvaise connaissance des chiens de protection », estiment les intervenants. « Ce sont des chiens de travail qui ne fonctionnent pas du tout comme des chiens domestiques. »

Durant plusieurs heures, les participants apprennent donc les bons réflexes à adopter : ralentir à l’approche d’un troupeau, éviter de courir, descendre du vélo, ne pas fixer les chiens dans les yeux ou encore garder son calme. « Le chien perçoit à cinq mètres ce que vous voyez à trente mètres. Donc il a besoin de s’approcher pour identifier », explique Damien Tirel. « Si quelqu’un court ou arrive vite à vélo, le chien n’a pas le temps d’analyser la situation. »

Les intervenants rappellent également que les incidents restent rares au regard du nombre de chiens présents dans les Alpes. Selon les données évoquées lors de la formation, l’arc alpin compte aujourd’hui plus de 8 000 chiens de protection pour environ 204 incidents recensés par an. En Haute-Savoie, une quinzaine de cas seraient signalés chaque année.

Pour les organisateurs, l’enjeu principal reste donc celui de la pédagogie. « L’objectif, c’est que chaque randonneur sache aujourd’hui qu’il peut rencontrer des chiens de protection en alpage et comprenne pourquoi ils sont là », résume Damien Tirel. À l’heure où la fréquentation touristique de la montagne continue d’augmenter, les éleveurs espèrent surtout faire passer un message simple : derrière les chiens, il y a avant tout un métier qui tente de survivre et de s’adapter.

Article issu du Dauphiné Libéré

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