Demander à André Manoukian depuis quand il skie ? C’est remonter à sa petite enfance. « Oh pétard, j’avais 5 ans ! ». Depuis toujours pour lui, la montagne, c’est Chamonix et rien d’autre. « C’était sur le champ du Savoy. À l’époque, il y avait un tire-fesses qui s’appelait la Roumna, il était très raide. » Dans les années 60, le jeune skieur avait une idée en tête : « Je me disais, un jour je le ferai ». Bravant l’interdit, « je l’ai fait tout seul, quand mes parents n’étaient pas au courant. Ça a été comme une initiation pour moi. »
Le gamin téméraire a fréquenté l’école de ski de Chamonix jusqu’à la troisième étoile, avant l’autonomie totale. « À 10 – 11 ans, tu te balades tout seul. Ma mère m’a dit : surtout tu ne fais pas la piste noire Charles Bozon ». Elle descend du Brévent à 2 525 mètres et présente une forte inclinaison. Certains la classent dans les dix plus belles pistes noires de France, alors forcément ! « Je l’ai descendue. Et aujourd’hui j’ai encore ce repère, à chaque fois que je passe devant, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. »
André Manoukian a mal réagi au vaccin contre la tuberculose
La verticalité est une particularité de Chamonix, mais le lyonnais André Manoukian né à la Croix-Rousse, a d’abord connu la vallée pour une autre spécificité du territoire, les sanatoriums. Passy, la commune d’à côté, a encore dans son patrimoine bâti, ces établissements médicaux spécialisés dans le traitement de la tuberculose.
Enfant, André Manoukian a mal réagi au vaccin. « J’ai développé un début de tuberculose. Je me suis retrouvé dans un préventorium pour les enfants, aux Soldanelles. Le bâtiment existe toujours à Chamonix, mais maintenant c’est un immeuble privé. » Par la suite, sur conseil appuyé du médecin à ses parents, toutes les vacances étaient fléchées en direction de Chamonix. « Et ça, ça arrangeait bien mon père ! » Les vacances de février, celles de Pâques, mais également l’été, le mélomane évoque avec tendresse ses souvenirs d’enfance.
Chamonix est le lieu de son premier concert
La capitale du ski et de l’alpinisme est aussi le lieu de son premier concert. À l’époque, l’hôtel Albert 1er était un établissement familial alors qu’aujourd’hui, c’est peut-être le plus bel hôtel de la station. « Dès que je voyais un piano, je sautais un peu dessus. » 8 ans, c’est l’âge de l’insouciance. « Là, le piano droit était contre un mur et je me suis mis à jouer. Je ne me suis pas rendu compte d’un attroupement, un groupe d’Italiens a rempli le salon de l’Albert 1er. Quand j’ai fini mon morceau, j’ai entendu mes premiers applaudissements. »
Installé à Chamonix quand il n’est pas en voyage pour son activité professionnelle, André Manoukian skie dès qu’il le peut. Fin novembre début décembre, il faisait partie des premiers à dévaler les pentes de la Flégère. Le ski alpin est sa valeur sûre, « mais si je vois que c’est bon, le lendemain je prends les skis de télémark ».

« C’est un acte musical, c’est ressentir le paysage »
Au-delà du style, André Manoukian résume le télémark à une sensation « géniale ». La libération du talon a été une révélation, même s’il concède que les trois premiers virages font mal aux cuisses. « Comme tu as l’arrière du pied libre et que tu fais des génuflexions, très vite, tu as une espèce de rythme, comme si tu rebondissais. Tu joues avec cette élasticité et un centre de gravité plus bas. »
Dans sa tête, pas de petite musique pour dévaler les pentes, encore moins d’écouteur, la glisse est synonyme de silence. « C’est un moment de lavage de tête ». L’environnement le porte quand l’épais manteau blanc atténue tous les sons. Ce paysage phonique ne ressemble à nul autre pareil. « C’est un acte musical, c’est ressentir le paysage », avance le parrain de la semaine du son à l’Unesco.
Cette notion, il y est tellement attaché qu’il va faire un documentaire sur le paysage sonore, comme pour inviter chacun à prêter attention aux sons et aux bruits, afin de moins solliciter le sens de la vue. « Je vais commencer par Marseille », confie le Chamoniard d’adoption. Un nouveau projet audiovisuel, entre des concerts, des réalisations, des apparitions en télé, des passages en radio, ainsi est la vie d’André Manoukian à grande vitesse comme il pratique la glisse. « En ski, tu es tellement appelé par la pente, que tu as du mal à aller doucement ».
« Ce qu’il y a de formidable à Chamonix, c’est que c’est l’école de l’humilité »
Cette glisse, il l’a découverte avec un Italien qui avait un style impeccable. « Le Knickers, la veste en laine, le chapeau tyrolien, l’écharpe, la pipe et le bâton : j’ai trouvé ça tellement élégant, je suis resté bouche bée ».
L’idée a fait son chemin. André Manoukian s’est installé à Chamonix en famille, avec ses enfants de 5 et 7 ans. « Je me suis dit pour être patient, je vais apprendre un truc en même temps qu’eux, je vais me mettre au télémark. Comme ça, on avait à peu près la même vitesse. Mais très vite, je vous rassure, je n’ai jamais pu les rattraper. »
Le télémark, il le pratique en couple, avec des potes, en ski de randonnée. Le musicien a trouvé son style sur les planches, mais reste très lucide sur ses performances. « Ce qu’il y a de formidable à Chamonix, c’est que c’est l’école de l’humilité. Quel que soit le sport que tu pratiques, tu trouves toujours quelqu’un qui te met la pige ».
Article issu du Dauphiné Libéré