Certains volent les panneaux, d’autres se tatouent son nom : la légende des Vallons du Pra

Il y en a, chapardeurs, qui tentent de repartir avec un panneau de cette piste sous le bras en guise de trophée à afficher dans sa chambre. Il en est d’autres, romantiques, qui se sont fait tatouer son nom sur le mollet. Des bassins de Chambéry ou de Grenoble, équidistants des 7 Laux, petite Mecque de la glisse dans la chaîne de Belledonne, des générations d’amateurs de grand ski sont venues faire leurs gammes dans ce versant au nom mythique : « Vallons du Pra ».

Au commencement, c’était le fief des chasseurs de poudre et de hors-piste. Naguère desservie par le télésiège de Pouta, lent et obsolète -jusqu’à 45 minutes d’attente-, cette combe sauvage en diable est remplie par les avalanches tombant de la constellation de cimes qui dominent : Belle Étoile (2718 m), Pic des Cabottes (2732 m) et la dent du Pra éponyme (2623 m).

Mais deux accidents majeurs ont secoué les esprits. Le 17 avril 1987, la grande douceur et le poids d’un skieur de randonnée sur une corniche déclenchaient une coulée lourde qui devait coffrer deux gendarmes basés dans la station. L’un d’eux, enfoui sous 1,50 m de neige, ne devait pas survivre.

Et le 26 janvier 2002, deux étudiants de 21 et 23 ans périssaient, emportés dans les Vallons. Un double électrochoc pour le service des pistes. Accessible par gravité depuis le point culminant du domaine, le col de Pouta, à 2400 m d’altitude, ce secteur, bien que non aménagé, entrait dans le champ des prérogatives des pisteurs secouristes. En allant chercher les accidentés, ils s’exposaient eux-mêmes. D’où l’idée, l’hiver suivant, de sécuriser les lieux et d’en faire un itinéraire jalonné. Sur Ski Tour ou Ski Pass, sites collaboratifs, les puristes ont bien un peu râlé. Avant d’aller faire leur trace à côté.

« Quand on ouvre une piste, on s’améliore d’année en année »

Le jour où les Vallons sont devenus une piste, Bruno Didelle, ancien chef des pistes, s’en souvient comme si c’était hier. C’était juste après la guerre des Balkans et l’arsenal avait des airs de tank. « Les chauffeurs de dameuse nous appelaient les Serbes avec notre avalancheur qu’on avait installé sur une machine ». Un genre de canon lanceur de flèches explosives qui permet de purger les couloirs menaçants à distance. En près d’un quart de siècle, le dispositif s’est perfectionné, étoffé.

Les hommes de l’art ont gagné en expérience dans une science, la nivologie, en constante évolution. Pour ouvrir les Vallons, pas moins de 48 points de tirs (sur 250 pour toute la station) sont activés. Le PIDA, plan d’intervention et de déclenchement des avalanches intègre le recours à l’hélicoptère et une partie des coulées sont provoquées manuellement par les pisteurs, skis aux pieds. En deux décennies, le service a développé un savoir-faire. Les débuts furent un peu empiriques. Un dameur a même dévalé la pente sur une grosse plaque depuis le sommet. « Quand on ouvre une piste, on s’améliore d’année en année », confie-t-on du côté de l’exploitation.

Une piste qui n’est plus damée

Or, l’une des caractéristiques de cette descente qui commence par un mur en dévers de 35 degrés, c’est qu’elle n’est plus damée. Ce qui en fait l’esprit, c’est son ambiance alpine, haute montagne, pour une altitude relativement modeste. Jusqu’au village du Pleynet, 1000 mètres de dénivelé en versant nord, gardant longtemps la neige froide. Dans l’échancrure de Puy Gris, on aperçoit le mont Blanc. « Et pas un pylône à l’horizon. C’est nos petits Vallons de la Meije à nous », se plaît à dire Jean-François Genevray, le patron des domaines du Grésivaudan, faisant remarquer que, d’un hiver à l’autre, la physionomie de la piste change. « Elle peut occuper toute la largeur du vallon, selon les dépôts d’avalanche. »

Ce Mauriennais qui a grandi à Tignes, à la fois ingénieur et guide de haute montagne, est passé par un cabinet de renom en maîtrise d’œuvre de remontées mécaniques avant de prendre la tête des 7 Laux en 2009. Un terrain fait pour lui. « Ici, on a beaucoup de couloirs, de pente à 30, 40 et 50 degrés, les freeriders sont là pour ça. »

Le spot des « freerandonneurs »

Avec son adjoint Robert Musolesi, ils ont apporté leur vision du ski en adaptant les installations, mieux insérées, fidèle à l’esprit des anciens. Leur nombre a été quasiment divisé par deux pour un espace skiable aussi vaste, particulièrement les télésièges desservant les vallons. En 2014, ils ouvraient le débrayable six places du gypaète -un de ces rapaces avait survolé le chantier- au tracé direct via des pentes à 100 %. « On a réorganisé les flux pour favoriser les rotations », explique Genevray. Désormais, ceux en qui la poudreuse provoque des réactions de morts de faim peuvent enquiller six vallons dans la journée. « On les voit, les premiers à l’ouverture du Gypaète, après une chute, les connaisseurs ». Et la station est devenue le spot des « freerandonneurs », amateurs de ski et de sommets. Un forfait à 20 € donne droit à trois montées en guise d’ascenseurs et les Vallons comme porte d’entrée.

« Cette piste est notre image de marque, bien que commercialement elle représente peu de passages au regard du gros de la fréquentation cantonnée aux bleues ou aux rouges ». Quand le risque d’avalanche excède le niveau 3 sur 5 (marqué), elle est fermée. En haut des télésièges de l’Oursière et du Gypaète, on dresse alors des filets de 2 mètres pour dissuader, fortement, les téméraires de s’y jeter. En fin de saison, avec le réchauffement, on la ferme souvent à la mi-journée.

Reste qu’à la veille de la saison, les aficionados ont craint de ne pouvoir la dévaler. Dans sa partie basse, deux propriétaires terriens avaient installé un portail, mécontents des nouvelles conditions d’indemnisation pour le passage de la piste (En France, nombre de stations ne sont pas sur du domaine public). Mais depuis janvier, la préfecture de l’Isère a validé la servitude d’utilité publique, en application de la loi Montagne, sécurisant le tracé. Et depuis la barrière a disparu sous les importants cumuls de neige. La nature a toujours raison, dans les vallons.

Article issu du Dauphiné Libéré

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