« Aller voir de l’autre côté de la montagne ». C’est la démarche qui, depuis le plus jeune âge, anime Éric Charamel, naguère premier de cordée des guides de la Compagnie de la Vanoise. C’est précisément la tentation qu’offre ce col Pers attirant le regard quand on évolue sur le domaine aménagé du glacier du Pisaillas, sur les hauteurs de l’Iseran.
On est encore sur les pistes de Val d’Isère, mais déjà sur la commune de Bonneval, la Mauriennaise, quand, lâchant la pioche du téléski sommital à 3197 m d’altitude – admirez la précision – l’échancrure à droite capte l’attention. Il suffit de se laisser glisser puis de mettre les skis sur le sac et marcher dix minutes pour atteindre, à moindre effort, ce passage qui tire son nom des tons bleu-vert du sol minéral.
Le col Pers, porte d’entrée d’une aventure qui, en 1100 m de dénivelé et deux heures de voyage, vous ramène à Val d’Isère et son dernier village, le Fornet. « Ce hors-piste, c’est l’éloignement dans la proximité. La grande nature loin de la civilisation », s’emballe le guide et moniteur Charamel. Il a beau avoir eu plusieurs vies, avoir arpenté la Haute Tarentaise et ses recoins depuis 50 ans, exploré les massifs du monde et dirigé de grandes marques de sport (Degré 7, Lafuma textile), le montagnard éclairé n’est jamais blasé en ces lieux.

L’altimètre affiche 3009 m. De marque suisse, il a le sens de l’exactitude. Sous les spatules s’étend un immense vallon sauvage. On est dans le cœur du Parc de la Vanoise et les six kilomètres de crêtes qui ferment le cirque constellé de beaux sommets, tels la Tsanteleina, le Grand Cocor ou la Galise, marquent la frontière avec celui du Grand Paradis. On sent le vent d’Italie souffler du Val d’Aoste par-delà les Alpes Grées et il est rare de ne pas croiser, aux beaux jours, chamois, bouquetins, marmottes ou… loups.
« C’est vrai que par bonnes conditions, c’est engageant », admet Cédric Bonnevie, le patron de la régie des pistes de Val d’Isère. Sauf que cet hiver, malgré les cumuls, l’entrée du col Pers, sous l’effet du vent, est minée de rochers. Les contourner impose de skier une pente flirtant avec les 40 degrés. La chute serait désagréable. Cette entame dissuasive explique la faible affluence dans les parages, en ce jour d’épisode saharien.
Or si le col Pers est un classique, il a ses pièges et exige un bon sens de l’itinéraire. Car s’il vous arrive malheur, on est hors connexion. Ça s’appelle l’aventure. C’est justement pour prévenir des enjeux de l’entreprise que le service des pistes a placé un panneau incontournable rappelant qu’on pénètre en domaine de haute montagne non sécurisé. Et que plus bas, il est un passage où ça peut mal tourner. Derrière le panneau, ce traîneau suspendu intrigue.
Les pièges, comme le souligne Éric Charamel, ce peut être aussi les avalanches, dans ce secteur venté, même si les pentes ne sont jamais trop raides, 35 degrés max. Vu l’immensité, il y a matière à faire sa trace. Trois à quatre options permettent de rejoindre le pont Saint-Charles, là où, en été, les cyclistes engagés dans les lacets du col de l’Iseran commencent à piocher. Entre belle poudreuse « frisette », neige dure ou printemps moquette, skier le col Pers ordonne la maîtrise de tous les terrains. On suit instinctivement le relief aux apparences débonnaires.
« Soit on tire à gauche sur les Plates du Vallonnet, ce qui permet d’arriver directement au pont, soit on tire à droite vers le refuge de Prariond , camp de base de raids vers l’Italie derrière. Récemment rénové, il ouvre ce week-end pour la saison du ski de randonnée. » Entre les deux extrêmes, bien des possibilités.
En fait, tous les chemins convergent vers cette rivière emblématique dont on est aux prémices. Ce grand val est tapissé de glaciers en fin de vie dont celui des sources de l’Isère, accessible en peaux de phoque, sous la Grande aiguille Rousse (3482 m). Ici naît le cours qui a inspiré le nom de la station et du département voisin, rejoignant le Rhône, 300 km plus loin, dans la Drôme, à la Roche de Glun.

Bien nommées gorges du Malpasset La tentation naturelle est évidemment de s’en rapprocher. Elle attire comme un aimant. La classique plonge au fond du vallon de Prariond pour emprunter ces gorges du Malpasset qui, en ces derniers hivers mal enneigés, portent bien leur nom. Car si ce profond canyon qui canalise les premières eaux folles de la jeune Isère n’est pas rempli, il devient infranchissable. Ce sont souvent les avalanches qui comblent ses marmites. Quand elles tombent au bon endroit. « L’itinéraire n’est pas simple. Les gorges sont de moins en moins praticables. Comme joker, il y a le chemin d’été qui domine mais il peut être glacé et la chute interdite, précise Éric Charamel. Régulièrement, la régie des pistes intervient. »
Cédric Bonnevie se souvient de l’hiver 2019. Ses équipes sont allées chercher pas loin de 100 naufragés dans la saison. Dont 39 hélitreuillés en une journée de janvier pour s’être fourvoyés dans Malpasset. « Une suractivité liée aux conditions du moment qui donnaient l’illusion que ça pouvait passer or ça ne passait pas. C’était aussi les débuts des applications sur les réseaux où certains pensaient qu’avec un simple tuto on pouvait se lancer. » Et puis l’effet “moutons de Panurge” de groupes suivant d’autres groupes ayant suivi des traces. Depuis, les actions de prévention ont été renforcées et le message semble passé.
Accessible par gravité depuis un domaine skiable, ce secteur reste dans les prérogatives des pisteurs dont l’intervention est payante. Ces derniers ont développé une sacrée expertise avec cordes et baudriers pour vous sortir du mauvais pas. Mais leurs services vous en coûteront 1000 euros minimum. Et s’il faut avoir recours à l’hélicoptère, l’addition peut encore grimper dans les tours à 80 euros la minute de vol. Le col Pers, d’accord. Mais pas à tout prix.
Article issu du Dauphiné Libéré