« Même si le risque existe, l’envie l’emporte » : Pourquoi prend-on trop de risque en montagne ?

L’appel de la poudreuse est parfois un danger mortel. Avec 15 décès en France depuis le début de l’hiver, le bilan est déjà dramatique avant même le début des vacances de février.

Derrière ces statistiques, chaque décès a son histoire, mais tous répondent à un comportement humain, celui de « l’émotion qui court-circuite la raison ». Guillaume Pellet-Bourgeois est professeur et moniteur de ski au lycée Frison-Roche de Chamonix, en Haute-Savoie, et chercheur en neuropsychologie et neurosciences. Pour lui, « ce n’est pas de l’inconscience, c’est le piège invisible de nos émotions », telle l’excitation.

Dopamine et dépendance

Il définit une appétence pour la poudreuse par une mécanique du cerveau bien huilée, basée dans le striatum ventral. « C’est le centre de la récompense. Typiquement, les sensations que l’on recherche et que l’on trouve en poudreuse provoquent une décharge de dopamine et peuvent créer une forme de dépendance. » Cette activité neurochimique, source d’euphorie, se fait même par anticipation et agit sur la motivation pour aller rechercher ce plaisir de la glisse. « La récompense à court terme est davantage privilégiée que les éventuelles conséquences à long terme », commente le scientifique.

Le corps répond aussi à un mécanisme hormonal, complète Guillaume Pellet-Bourgeois. « L’excitation se traduit au niveau du système nerveux autonome par le système sympathique : le système de l’alerte et de la réaction instinctive. La noradrénaline est libérée par le locus cœruleus, faisant battre le cœur plus vite pour préparer le corps à l’action. C’est une réaction automatique que tout le monde peut ressentir. » La combinaison de ces deux processus ne neutralise pas complètement les capacités rationnelles, situées dans le cortex préfrontal dorsolatéral, mais elle les rend beaucoup moins accessibles dans l’instant. Résultat : « Même si le risque existe, l’envie l’emporte », décrit celui qui est aussi conférencier en entreprise sur toutes ces notions.

Pour l’enseignant, « c’est juste un déséquilibre entre différentes zones du cerveau, qui fait que le côté rationnel passe au second plan… À notre insu ».

La raison mise de côté

L’influence sur la prise de décision sous risque est d’autant plus tronquée que le pratiquant est équipé de matériel de sécurité et est formé en nivologie. Détecteur de victime d’avalanche (DVA), pelle, sonde : au matériel de sécurité indispensable, le sac airbag vient renforcer un sentiment de protection absolue et fait prendre plus de risques aux pratiquants avertis.

Nul doute que dans l’univers de la glisse, là comme ailleurs, les images peuvent faire du mal, notamment sur les réseaux sociaux. « Alors quand tu es face à une belle pente vierge, tu veux en profiter. Oui, les images font du mal, les images sans contexte font du mal. Si on expliquait bien que les riders sont avec une équipe de professionnels qui a testé et sécurisé la pente, peut-être que cela permettrait de calmer les ardeurs de certains. » Ces mêmes images peuvent expliquer les drames qui touchent des novices.

Sans connaissance des risques, sans même le matériel minimum de sécurité, comment expliquer que certains s’engagent au mépris du danger ? « Pour moi, on est clairement dans le piège de l’impatience. La peur de rater une opportunité, ce qu’on appelle le FOMO (fear of missing out), nous fait faire des choses complètement imprudentes », décrypte Guillaume Pellet-Bourgeois.

Effet de groupe et habitudes

L’échelle du risque avalanche formalise un risque, mais les spécialistes le disent, avec cinq niveaux, elle manque de lisibilité. Le risque 3 reste trompeur car au milieu de l’échelle. « Peut-être que dans les pistes à envisager, il faut aller vers une échelle sur quatre pour les pratiquants, avance Guillaume Pellet-Bourgeois. Parce qu’en risque 5, le préfet ferme tous les domaines skiables. Il n’y a personne en montagne. Ainsi à 4 sur 4, on serait en risque maximal. Et parler de risque 3 comme considérable serait plus explicite, surtout quand cela représente près de 50 % des journées de ski ».

L’effet de groupe ou l’habitude des lieux sont aussi des ennemis de l’analyse objective d’une face enneigée attirante. Pire, la vue de traces de skieurs, indiquant un secteur déjà traversé par d’autres pratiquants, peut biaiser la perception.

En toile de fond des éléments perturbateurs d’une bonne décision, Guillaume Pellet-Bourgeois met en exergue deux facteurs, entre intelligence émotionnelle et variabilité de la fréquence cardiaque. Cette thématique est au cœur de son étude sur l’état décisionnel des guides en situation de risque, publiée dans le journal scientifique « Physchology of Sport and Exercise ».

Ces deux facteurs « émotionnels » améliorent les décisions de 11,8 %. La variabilité de fréquence cardiaque au repos est un indicateur propre à chaque sujet. L’observation de microvariations peut être un signe physiologique d’un affaiblissement de la lucidité. L’autre indicateur est lié à la gestion des émotions. « Notre perception est colorée par nos émotions », avance le chercheur. La capacité à les identifier et à les gérer sont des clés pour savoir quand elles nous aveuglent.

Guillaume Pellet-Bourgeois mène actuellement une seconde étude avec Pierrick Laulan, chercheur au laboratoire « Mémoire et Émotions » de l’université de Genève. Leur application Spinie, encore en test sur la base d’une cohorte de 50 volontaires, vise à définir quotidiennement une capacité à décider sous tension. Le modèle pourrait être validé à la fin de l’hiver.

Article issu du Dauphiné Libéré

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