« Changer les comportements, c’est la clé pour garder un environnement serein. » Tels sont les mots de Frédéric Marion, directeur général de Grand Massif domaines skiables (GMDS), deux ans après l’accident de ski qui avait coûté la vie à une fillette.
Rappel des faits : le 15 janvier 2022, Ophélie, 5 ans suit un cours de ski avec un moniteur de l’École de ski française (ESF) sur la piste bleue “La Serpentine”. Elle se fait alors violemment percuter par un skieur d’une quarantaine d’années qui aurait adopté une vitesse excessive. La petite fille décédera dans l’hélicoptère la menant à l’hôpital. « Cet événement a été un coup de tonnerre. On ne pouvait pas se dire qu’on était émus et compatissant et repartir comme avant », confie Frédéric Marion, le sérieux dans la voix à l’évocation des conséquences humaines de ce drame.
« Voir d’où venait le sentiment d’insécurité sur les pistes »
De là, le GMDS a mis en branle un vaste projet pour renforcer la sécurité de ses clients sur les pistes, notamment en agissant sur leurs comportements. Une opération qui se chiffre à environ 100 000 euros par an.
Ainsi, la station a d’abord cherché à comprendre dans quelle mesure certains clients se sentaient en danger : « On a effectué des analyses comportementales pour voir d’où venait le sentiment d’insécurité sur les pistes. On a fait un travail en interne, notamment avec l’une de nos pisteuses qui réalise une thèse en sociologie. » Puis a été mis en place un plan d’actions sur le terrain reposant sur de la prévention. Des visuels « déroutants », selon les mots de Frédéric Marion, inspirés des campagnes de prévention routière ont été diffusés afin d’interpeller le skieur. « Ce n’est pas forcément “sexy”, comme le sont les grosses affiches de poudreuse. Mais ce serait irresponsable de notre part d’occulter cet aspect », ajoute Gino Decisieri, directeur marketing et commercial de GMDS.

Des drones pour analyser les flux de personnes et la vitesse des skieurs
Afin que « les pistes restent un espace d’expression libre, sans que ça devienne un défouloir », pour reprendre l’expression du directeur général du GMDS, la station de Flaine mise sur des moyens techniques avant-gardistes. Ainsi, elle teste le recours aux drones pour analyser les flux de personnes ainsi que la vitesse de certains skieurs. Cela permet aussi de déceler les comportements à risque. « On va les utiliser sur ce qu’on appelle des “boulevards”, à savoir les énormes pistes où il y a beaucoup de monde », explique Pierre Denambride, responsable des pistes de GMDS.
Comment procèdent les pisteurs pour étudier ces flux ? Tout d’abord, ils activent le mode infrarouge de l’engin télécommandé, d’une part pour respecter l’anonymat dans le cadre de la loi RGPD sur la protection des données personnelles ; et d’autre part, car cette fonction fait apparaître des sortes de “petits grains” pour représenter les personnes, ce qui permet de mieux visualiser leur répartition sur la piste.
Les “dronistes” prennent une première photo afin de constater où des modifications peuvent être apportées sur la piste. Puis, après les travaux, les pilotes effectuent une deuxième prise de vue, qui permet de comparer les clichés pris avant et après le réaménagement, dans le but de déterminer si celui-ci a été efficace.
L’intelligence artificielle pour aider à prévoir les accidents
Flaine ne s’arrête pas là dans sa démarche pionnière en termes de sécurisation de son grand terrain de jeu. De fait, elle compte sur l’intelligence artificielle pour l’aider à prévoir les accidents. « On intègre toutes les analyses faites sur le terrain, comme la géolocalisation des accidents, la météo, l’âge des victimes dans un but de prévision. Cela nous permettra d’avoir une aide à la décision pour positionner nos personnels dans les zones à risque », indique Frédéric Marion. Par ailleurs, cette manœuvre aurait aussi pour but de mieux répartir les amateurs de glisse sur le domaine en cas d’importante fréquentation. Et « pourquoi pas, de donner des conseils en temps réel aux skieurs, pour qu’ils se rendent sur des pistes où il y a moins de monde », suggère Pierre Denambride.
Cette recherche est menée en partenariat avec une étudiante de Master de l’université de Chambéry et le laboratoire de mathématiques (Lama) de l’université Savoie Mont Blanc, et bien que GMDS n’en soit qu’au stade de l’expérimentation, l’objectif à long terme consiste à incorporer pleinement cette technologie dans la prévention des risques d’accident.
À Flaine, les pisteurs sont au cœur des actions de sensibilisation. « Il y a un binôme de pisteurs par demi-journée qui se rend sur des zones sensibles pour faire de la prévention », explique Pierre Denambride, responsable des pistes de Grand Massif domaines skiables (GMDS). Ces professionnels de la montagne ne voulaient en aucun cas faire de la répression et passer pour les “gendarmes des neiges”.
Ainsi, les pisteurs, en collaboration avec l’organisme de formation Ascenso, ont créé leur propre formation, afin de posséder tous les outils nécessaires pour s’adresser aux skieurs de la bonne manière.
« Ce n’est pas inné d’être capable de faire de la prévention et d’aller au contact d’une personne avec les mots justes. »
C’est pourquoi, ils apprennent, par exemple, à utiliser la “méthode sandwich”, qui consiste à faire remarquer à une personne qu’elle a eu une pratique dangereuse, en commençant et en terminant l’interaction par des compliments. De cette façon, le message passe en douceur.
Ils suivent également un module “process com”, utilisé généralement pour faciliter la communication en entreprise, afin de comprendre les différents types de personnalités pour s’y adapter au mieux.
Évoquant les échanges des pisteurs avec leurs homologues marins de la Société nationale des sauveteurs en mer, Pierre Denambride l’affirme fermement : « Je pars du même principe qu’eux, selon lequel le travail d’un sauveteur est de faire de la prévention. »
Article issu du Dauphiné Libéré