C’est un seigneur sur planches, à la silhouette taillée à la serpe de longues sorties en montagne et à l’accent tarin traînant. Il règne sur les 144 pistes de la plus grande station au monde côté fréquentation (2,5 millions de journées skieurs). Et sur un fief non balisé où le service des pistes qu’il dirige intervient par gravité sur les secours. Les plus dantesques dont Luc Nicolino, 43 hivers en qualité de pisteur au compteur, a souvenir, c’est dans cette face nord de Bellecôte qu’ils se sont déroulés. Versant haute montagne d’un domaine au gisement d’itinéraires méconnus, que des ignares, présumés experts en étymologie, pensent, sans y avoir mis les spatules, qu’il est comme la Terre avant Pythagore : plat.
À 3417 mètres d’altitude
Également guide de haute montagne, il a dévalé la dizaine de grands classiques du versant septentrional de cette montagne culminant à 3417 mètres. Jusque dans les années 80, ces voies se parcouraient aussi à la montée, l’été, avec piolets et crampons, du temps où, les livres de Rébuffat en attestent, les glaciers dégueulaient de chaque couloir. Nicolino les connaît à la descente, sur le bout des cares.
Tous ne sont pas recommandables. Il y a le plus vertigineux, le Vallençant, ouvert par ce grand nom du ski extrême, 50 degrés et 800 mètres rectilignes depuis la cime. Chute interdite. Le départ se gagne en 45 minutes de marche de la sortie de la télécabine des Glaciers, “Live 3000”, nouveau point culminant de la station.
L’an dernier, l’opérateur, la SAP, a démonté son secteur du glacier de la Chiaupe, victime du climat. Plus à l’est, il y a le Pianiste, le glacier de Pépin ou le Gros glacier… Et juste en dessous de la gare d’arrivée, accessibles sans suer, les couloirs du Cairn et des Canadiens, moins raides (45 degrés tout de même). La vue plongeante fiche le vertige aux touristes, mais des poussées d’adrénaline aux as du freeride.
Un cirque himalayen de deux kilomètres de large
Mais vers l’ouest, la pente s’adoucit avant de reprendre du degré dans le Friolin ou les Rodzins. Ce répit de la nature, c’est la petite face nord, porte la plus ouverte pour pénétrer ce cirque himalayen de deux kilomètres de large. À l’entame de la piste noire Rochu, une traversée permet d’atteindre une autre dimension. « Une fois passée la crête, on arrive dans cette immensité derrière, sauvage, à l’ambiance haute montagne, presque oppressante. On est à l’ombre, ce qui garantit une neige de bonne qualité ». Pour le boss des pistes, la petite face nord, « c’est la vitrine de Bellecôte », qui permet au skieur capable de descendre une piste noire de frayer avec les amateurs de pente raide puisque tous les itinéraires d’envergure convergent vers le bassin du Grand plan puis le vallon des Lanches (“avalanche”, en patois), et le stade nordique de Peisey-Vallandry, tout petit, en bas.
Mieux vaut s’y aventurer avec un professionnel car les avalanches y sont parfois gigantesques. Voire mortelles, comme en 1996 quand un guide et son groupe déclenchèrent une coulée involontairement en cassant la corniche d’entrée du couloir des Canadiens, qui devait ensevelir trois skieurs en aval. En neige dure, la chute peut être désagréable vu l’ampleur de la pente qui frôle les 35-40 degrés. En 2011, un moniteur et ses quatre clients ont dû être hélitreuillés car le bas du couloir était en glace. S’engager dans Bellecôte requiert le sens de l’itinéraire pour ne pas se fourvoyer dans les barres et autres cascades de glace.
Le terrain de jeu des freeriders
Mais jusqu’en 2003, avant que les câbles du Vanoise Express, la liaison Paradiski avec les Arcs et Peisey, soient tendus, ce versant nord était une affaire d’expéditionnaires. Sans autre échappatoire, il fallait regagner La Plagne en taxi. Depuis 22 ans, c’est devenu le terrain de jeu des freeriders, sans pour autant que les secours montent en flèche. Les derniers accidents mortels remontent à une dizaine d’années. En 2015, trois moniteurs sont emportés dans les Canadiens, l’un d’eux perdra la vie. L’année suivante, ce fut le tour d’un skieur qui, après avoir dévissé, faisait le saut de l’ange dans une barre rocheuse.
Avant Paradiski, Luc Nicolino a souvenir d’un sauvetage cocasse dans ce couloir des Canadiens. Il intervenait avec une barquette dans cette pente très raide au secours du client d’un guide. Heureusement, la neige fraîche avait amorti sa chute. « L’homme de forte corpulence avait le bras et la jambe à l’équerre. Son seul souci : savoir s’il pourrait reskier au printemps ! » Voilà que le médecin est déposé sur la plateforme taillée pour l’occasion. Chaussé de Moon Boots, Luc le rattrape au vol par la veste, évitant la glisse fatale au toubib, avant qu’il soit évacué dans les airs par la technique du filet suisse.
Une aventure à tenter « de manière raisonnée »
Pour le gardien du temple, bien qu’accessible, l’aventure de la petite face nord est à tenter « de manière raisonnée ». Un formidable voyage de 1500 mètres de dénivelé avec, en ligne de mire, le mont Blanc, le mont Pourri, l’aiguille Grive et l’envers des Arcs. Voilà un des rares hors-piste qui, une fois avalé, peut être admiré en intégral, d’en bas, et se dire, cabot : l’ai-je bien descendu ?
Les avalanches remplissent les combes terminales, à l’abri des rayons, donc propices aux descentes printanières. Les boules de neige dures transforment parfois le chemin final des Chasseurs, qui serpente entre les arbres, en gymkhana. Les chanceux y croisent chamois, lagopèdes, blanchots, voire gypaètes. En lisière du parc de la Vanoise, on a songé à placer des compteurs, de crainte d’une surfréquentation. Mais la réputation de Bellecôte a suffi à filtrer les ardeurs. Le secteur reste l’apanage de skieurs qui ne choisissent pas leur trace par hasard.
Article issu du Dauphiné Libéré








