13 000 km à vélo en 100 jours et jusqu’à 8 163 m d’altitude : un périple fou de Paris au Manaslu

Il voulait rejoindre la montagne qui l’appelle depuis dix ans en partant de chez lui, sur deux roues. Cet été, l’ultracycliste de 39 ans Stéven Le Hyaric, a relié Paris au camp de base du Manaslu au Népal. Un périple de 13 000 kilomètres avalés en 100 jours pour atteindre le pied de la huitième plus haute montagne du monde, qu’il a ensuite gravi. Un projet baptisé Bistarai (qui signifie doucement, soigneusement) en népalais, et une échappée solitaire bien plus engagée que les raids solitaires de Tadej Pogacar.

Car ce cycliste-là, aux portes du monde professionnel dans ses jeunes années, aime être sur la route et ne pas se presser. « Je voulais traverser le monde sans filet, ne pas savoir ce qui allait m’arriver », confie celui qui malgré son retour en France, peine à digérer l’intensité de cette expérience. En revenant dans le pays qui l’a rendu heureux, le Népal, avec « l’engin qui a changé [sa] vie », son vélo, Stéven Le Hyaric a peut-être accompli l’une des plus grandes performances de sa vie.

« Le monde n’était pas celui que j’imaginais dans mes rêves »

Derrière la ligne droite tracée sur la carte, il y eut mille bifurcations. Les plans, il a fallu les réinventer sans cesse. Quand Israël bombarde Téhéran alors qu’il s’apprête à entrer en Iran — pays natal de sa compagne —, le rêve de traversée s’effondre. Il rebondit en passant par la Géorgie et la Russie, patientant dix jours à Tbilissi pour un visa de transit. « Sur ce type de projet, tu n’as pas le temps de tergiverser. Tu acceptes ou tu rentres chez toi », confie celui qui ne peut s’empêcher de penser à son compatriote Sofiane Sehili, qu’il a presque croisé dans sa tentative de record du monde de la traversée eurasienne à vélo. Projet qui a conduit ce dernier à être arrêté en Extrême-Orient russe pour « franchissement illégal de frontière ».

Parfois, la route trop large et trop empruntée se révèle trop dangereuse pour ce nomade sur deux roues. Alors, il remplace ses pneus et emprunte des chemins de traverses. Des détours qui ouvrent parfois des parenthèses inattendues. Au Daghestan, il se baigne dans une rivière avec une famille entière. En Afghanistan, il découvre un quotidien fait d’entraves et de contrôles incessants, mais aussi d’une hospitalité désarmante malgré les interdits. « Le monde n’était pas celui que j’imaginais dans mes rêves », résume celui qui met 73 jours pour rejoindre Katmandou.

« J’ai eu peur. C’était la première fois que j’écoutais vraiment un médecin »

Sur les sentiers parfois escarpés qu’il faut emprunter pour atteindre le pied du Manaslu, Stéven le Hyaric commence à subir les effets de l’altitude. D’autant qu’il lui faut souvent trimbaler son vélo sur le dos. Ce doux guerrier aux cheveux long souffre mais s’inspire des porteurs népalais, comme lorsqu’il réalisait les 170 km de l’Ultra-trail du Mont-Blanc, en portant 70 % du temps son fidèle destrier.

Le 23 septembre, après dix jours d’acclimatation, il se lance vers le sommet du Manaslu. « J’avais vu cette montagne lors d’une traversée à vélo en 2018, une avalanche énorme s’y était déclenchée. Elle m’avait fasciné ». Parti du dernier camp à 3 h du matin, il atteint ses 8 163 m, seize heures plus tard, épuisé mais ébloui par le ciel limpide. Une ascension réalisée avec un peu d’oxygène à partir de 7 000 m, bien qu’il préférât s’en passer. Après avoir observé chez lui la fatigue physiologique de ces trois mois d’itinérance, le médecin d’expédition lui dit que sans assistance, c’est la mort ou la perte irréversible de fonctions cognitives.

« J’ai eu peur. C’était la première fois que j’écoutais vraiment un médecin », admet celui qui a pu aussi compter sur le professionnalisme du Sherpa Sonam, le même qui avait épaulé Inoxtag dans son ascension de l’Everest. Là-haut, un sentiment de plénitude rare accompagne l’ultracycliste, témoin aussi de « la dérive commerciale de l’himalayisme moderne ». Un système capitalise opposé aux valeurs transmises par un père ayant dirigé pendant 20 ans le journal l’Humanité, mais auquel il reconnaît avoir participé.

« Voir défiler le paysage au rythme de mes coups de pédales, c’est ce que j’aime le plus au monde »

Cet automne, jamais autant de permis n’ont été délivrés pour gravir ce 8 000 parmi les plus courtisés. « Quand nous y étions, il y avait 1 000 personnes sur la montagne ». Parmi les nombreux « summiters », le jeune Tignard Alasdair McKenzie venu cette fois à ski ou encore l’Espagnol Carlos Soria, lui aussi victorieux malgré ses 86 ans. Une affluence qui contrastait avec l’isolement rencontré dans le désert ouzbek. « Certains clients ne savaient pas enfiler des crampons et n’avaient jamais vu de mousquetons de leur vie. Il y en avait même qui avait recours à l’oxygène sur le camp de base ! ». Ce qui l’a le plus étonné fut toutefois les visages mornes des cordées croisées à la redescente. « Ils souffraient peut-être mais j’ai du mal à comprendre que l’on puisse ne rien exprimer quand on vient de gravir un tel sommet ».

Après l’ivresse de ce premier 8 000 m, ce cyclo-voyageur aventurier de métier songe déjà à retourner en Himalaya, peut-être au Pakistan pour tutoyer d’autres montagnes parmi les plus hautes du monde, sur des versants plus sauvages. Jamais il ne délaissera pour autant ses odyssées cyclables. « Voir défiler le paysage au rythme de mes coups de pédales, c’est ce que j’aime le plus au monde ». Plus que l’ivresse du sommet, c’est ce mouvement continu et les sourires partagés au fil des rencontres, qui donne sens à ses voyages.

Article issu du Dauphiné Libéré

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