À 80 ans, il vit seul tout l’hiver dans un hameau souvent coupé du monde à 1 600 m d’altitude

De loin, ce sont d’abord les volets ouverts et la porte de grange entrebâillée qui attirent l’œil, alors que les habitations voisines sont claquemurées pour l’hiver. En s’approchant, ces premiers signes de vie sont confortés par les aboiements d’un chien : cette maison de pierre et de bois est bien celle d’Yves Turc-Gavet, 80 ans.

À Saint-Christophe-en-Oisans, 99 habitants, tout le monde l’appelle Yves. Il est le seul résident à l’année de Champhorent, hameau perché à 1 600 m au fond de la vallée du Vénéon. Le hameau est lui-même le dernier habité de la vallée : au-delà, la route qui mène jusqu’à La Bérarde est fermée de fin novembre à la mi-avril, barrée par la neige.

Cette dernière, qui n’a évidemment que faire des frontières humaines, est une voisine capricieuse. La D530, seul accès à la vallée, est régulièrement traversée par des avalanches, coupant un ou plusieurs hameaux du reste du monde. « La dernière tempête m’a isolé pendant 15 jours », sourit ainsi Yves. C’était fin février. « Mes voisins, qui ne viennent que les week-ends ou pendant les vacances scolaires, ont été évacués par hélicoptère car ils devaient reprendre le travail », poursuit-il. Lui, qui en a vu d’autres, est resté : « Ça me rappelle quand j’étais gamin. La route était fermée tout l’hiver jusqu’à Venosc [bien plus bas dans la vallée, NDLR] et le facteur amenait le courrier à skis. Les plus grosses avalanches descendaient jusqu’au Vénéon », 200 m en contrebas.

Photo Annouk Anglade
Photo Annouk Anglade

« Je n’ai pas envisagé aller ailleurs, ça me plaît d’être dans les montagnes et d’avoir de l’espace »

Dans la vallée, “Turc” est un nom courant, comme “Tairraz” et d’autres. Les aïeuls étaient des travailleurs historiques de la montagne : porteurs, guides, photographes. À sa manière, Yves a suivi leurs traces, en étant employé de la Sata, qui gère les remontées mécaniques de plusieurs domaines skiables de l’Oisans. « J’habitais au Bourg-d’Oisans, et je suis revenu à Champhorent pour ma retraite, il y a 20 ans, resitue-t-il. Je n’ai pas envisagé aller ailleurs, ça me plaît d’être dans les montagnes et d’avoir de l’espace, tout simplement. J’en partirai quand je ne pourrai plus marcher. »

En attendant, le jeune octogénaire a de quoi s’occuper : balades, jardinage, ménage. Il regarde la télé et lit Le Dauphiné Libéré, aussi. Et bricole, beaucoup. « J’ai construit la maison moi-même, et j’ai ajouté la grange récemment », explique-t-il, pas peu fier. La bâtisse d’Yves est chauffée au bois, principalement, et un peu à l’électricité. « Je n’ai pas froid », indique-t-il d’un haussement d’épaules, de celui qui semble lassé de répondre à la question. Une fois par semaine en moyenne, il descend jusqu’au Bourg-d’Oisans faire les courses, une vingtaine de kilomètres plus bas. « J’ai aussi un potager avec des plants sous serre pour être un peu autonome. »

« Il faut reconstruire La Bérarde »

À Champhorent, Yves n’est pas seul. Il y a Robespierre, son chien, et trois chats, « plus farouches ». Outre ses voisins résidents secondaires, un employé de la commune vit aussi une bonne partie de l’année au hameau. « Et mon neveu vient me voir de temps en temps », confie-t-il. Des visites qui permettent de garder le contact, même si Yves Turc-Gavet n’en fut pas privé : depuis 1977, il siégeait au conseil municipal de Saint-Christophe-en-Oisans. En charge du patrimoine et du pastoralisme ces six dernières années, il a souhaité « laisser la place aux jeunes » et ne figurait donc sur aucune liste il y a quelques semaines.

Alors que nous l’avions rencontré pour parler de l’avenir de la D530, dont la remise en état après les crues de juin 2024 a été coûteuse, l’ancien élu se soucie surtout du fond de vallée. « Ce qui m’inquiète, c’est que les administrations ne fassent pas ce qu’il faut : il faut reconstruire La Bérarde », affirme-t-il, à l’unisson des autres habitants. Dans quelques jours, la route qui y mène sera déneigée. Alpinistes, randonneurs et autres amoureux des lieux pourront l’emprunter jusqu’à un point plus avancé que l’an dernier, le Département ayant assoupli les accès, très stricts depuis la catastrophe. Une chose ne changera pas : les volets de la maison d’Yves seront toujours ouverts. Comme le reste de l’année.

Article issu du Dauphiné Libéré

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