Il accueille sur la terrasse de sa maison, « un ancien chalet d’alpage amélioré de génération en génération par mes aïeuls, car ici, avant, c’était un champ ». Gilbert Orcel sait de quoi il parle : il est né à Huez il y a 79 ans, de parents cultivateurs dont il se souvient qu’ils « montaient au printemps avec le bétail ». Un paysage difficile à imaginer aujourd’hui, alors que la bâtisse familiale est entourée de chalets plus modernes et de barres d’immeubles et que les transhumants bipèdes – skieurs, cyclistes ou randonneurs – sont bien plus nombreux que les bêtes.
Il faut dire qu’en 80 ans, le visage d’Huez et de son alpage, le fameux “Alpe”, a radicalement changé. Ancien moniteur de ski, pompier volontaire et électricien, Gilbert Orcel en a été un témoin privilégié… et un acteur important : en mars, il achèvera un cinquième et dernier mandat de conseiller municipal. Rôle qui l’a aussi mené au conseil d’administration de la Sata, la société d’aménagement touristique de l’Alpe d’Huez, créée en 1959 et devenue un poids lourd de l’industrie des sports d’hiver.

Des épreuves des JO de 1968… de nuit !
Si les premiers skieurs accourent à Huez dès la première moitié du XXe siècle, attirés notamment par le tout premier “tire-fesses” de Jean Pomagalski au milieu des années 1930, c’est la décennie 1960 qui marque le virage vers le tourisme de masse. Par les accès, d’abord : « Pour les JO de 1968, la route vers la station a été élargie, rappelle Gilbert Orcel. Les travaux ont duré deux étés. Avant, les virages étaient étroits, les cars devaient faire des manœuvres. Aujourd’hui, c’est une autoroute ! »
Pendant l’olympiade grenobloise, “l’île au soleil” accueille les épreuves de bobsleigh, « mais ça n’a pas été une grande réussite : la piste était mal orientée, si bien que la glace fondait et que les courses ont eu lieu de nuit ! ».
Les autres aménagements de la période sont plus heureux : lotissements résidentiels, Club Med, église Notre-Dame-des-Neiges… Ils sont l’œuvre de « maires visionnaires », selon l’ancien moniteur, qui cite « Clotaire Collomb, à l’origine de la Sata, de l’hôtel des Grandes Rousses et de la piscine chauffée », et « Raymond Mauchamp, qui a initié la première station d’épuration, le premier four d’incinération à ordures ménagères et le captage sur le lac Blanc pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable ». Des réalisations peu visibles mais essentielles à la montée en popularité de l’Alpe.

Pilote de la nouvelle cabine du Pic blanc
Celle-ci s’est surtout construite sur les pentes… qui n’ont pas toujours été prisées du Tour de France. « Après une première ascension en 1952, il a fallu attendre 1976 pour qu’il revienne, informe notre témoin. Et encore, on a provoqué son retour en invitant le patron du Tour ici. Visiblement, ça lui a plu », sourit-il rétrospectivement.
Côté ski, l’ex “pull rouge” garde un souvenir « extraordinaire » du chantier du Tunnel, en 1964 : « Je pilotais la toute nouvelle cabine vers le Pic blanc, achevée la saison précédente, et j’étais allé voir les travaux de création de cette piste unique au monde », qui traverse… une montagne !
Ces dénivelés font aujourd’hui la richesse de l’Oisans, et n’auraient pas permis grand-chose d’autre, selon Gilbert Orcel : « Nos reliefs ne permettent pas le maintien d’une agriculture mécanisée , qui fixe les gens au pays, comme en Savoie ».
Il conclut : « Vous saviez qu’il y avait eu un exode terrible dans les années 1920 ? Sans le ski, il n’y aurait plus personne ici ».
Article issu du Dauphiné Libéré